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L’AUTO-AVEUGLEMENT

La personne qui choisit dans un exposé ou dans les opinions exprimées par autrui uniquement les aspects qui favorisent sa vanité ou encore qui appuient avantageusement l’opinion qu’elle a d’elle-même, et qui rejette en bloc ceux qui sont en sa défaveur, échouera inévitablement vis-à-vis de l’ensemble des grands objectifs de la vie. Même le critique le plus honnête et le plus rigoureux pourrait difficilement mieux évaluer les motifs et les effets de l’acte d’un homme que cet homme lui-même.

Exactement comme le critique d’art digne de confiance doit prendre de la distance vis-à-vis du tableau, de l’instrument de musique, de la voix ou de la sculpture, afin d’estimer avec justesse la valeur du travail de l’artiste, ainsi le critique qui se veut honnête vis-à-vis de ses propres actes ou de ceux d’autres personnes doit aussi prendre de la distance vis-à-vis de l’action à considérer. Il ne peut avoir trop de sympathie ou d’affection pour les autres personnes sans s’identifier plus ou moins à leurs opinions personnelles. Dans un cas semblable, son estimation des motifs et des effets d’un acte produit par ces dernières, quelle qu’en soit la nature, en sera plus ou moins modifiée. La distance est essentielle au jugement impartial. Ainsi un homme qui voudrait dépasser ses propres limites et remporter une victoire sur des conditions inhibitrices devrait avoir un mental suffisamment tempéré pour évaluer soigneusement les opinions des autres vis-à-vis de ses actes, quelque blessantes qu’elles puissent paraître.

Comment un homme pourrait-il se protéger des artifices d’une femme qui revêt une apparence effacée en sa compagnie, fait la moue et verse des larmes sur la cruauté des autres hommes et femmes, alors que, loin de sa présence, sa bouche possède les crocs d’une vipère ? S’il a surévalué son propre pouvoir de discrimination, il ne pourra accepter l’appréciation faite par d’autres hommes de cette femme.

Comment une femme pourrait-elle se protéger des viles machinations d’un homme qui, pour atteindre ses propres objectifs, prétend la créditer de toutes les vertus, de toutes les grâces et attributs d’une déesse, si elle s’est elle-même permise de s’en convaincre, devenant ainsi une martyre fortement incomprise des opinions erronées d’autrui ? Alors, qu’en fait, les autres s’efforcent peut-être de la protéger en critiquant honnêtement sa faiblesse et sa crédulité.

Comment une nation pourrait-elle se protéger elle-même si sa population ne tient pas compte des avertissements donnés par un pouvoir amical lors de l’approche d’un ennemi dangereux parce que, en raison de son autosuffisance, elle ne peut concevoir la nécessité de s’armer ou d’exercer des manœuvres défensives ?

Tous les degrés d’auto-aveuglement existent entre les extrêmes que j’ai mentionnés, et quelques-uns d’entre eux s’adaptent parfaitement à l’ensemble des hommes et des femmes de ce monde. Plus quelqu’un se cramponne à son niveau d’auto-aveuglement, aussi insignifiant qu’il paraisse, plus sûrement il se dirige vers des écueils dont il ne pourra se dégager que par de nombreuses incarnations. Plus celui qui a cultivé un aspect particulier de l’auto-aveuglement est vaniteux, plus il niera obstinément et énergiquement l’existence de cette faiblesse de caractère.

Vous pourriez dire : « Si cela est vrai, comment peut-on alors atteindre l’illumination ? Comment dépasser un semblable défaut limitatif ? » Ce ne sera pas une tâche aisée. Ce défaut a été créé, jusqu’à devenir une monstruosité, par l’accumulation de « petites choses » et par les menus détails de la surévaluation au travers de nombreuses vies. Et, comme c’est le cas pour les autres défauts, il doit être réduit en miettes et supprimé par un effort continu et persistant. Il s’agit de la caractéristique de la nature humaine la plus subtile et la plus profondément ancrée. Le cœur saigne lorsqu’elle en est extraite. Mais, si elle est la plus grande force de résistance à tout pouvoir et à tout développement, l’âme – l’observateur de tous les phénomènes changeants de la vie – devrait se tenir prête et vouloir supporter la force de l’épreuve.

Ainsi quelle que soit la profondeur à laquelle elle peut s’enfoncer dans la conscience, quelle que soit la blessure faite à la fierté, à l’estime de soi ou à la réputation, prenez le coup de face, qu’il vienne d’un ami ou d’un ennemi. S’il arrive sous la forme d’une critique personnelle, faites en sorte de trouver par vous-même ce qui en vous a été blessé, et dans quelle mesure vous méritez cette critique.

Vous ne convaincrez jamais votre ami qu’il a été injuste au moyen d’une dispute, pas plus que vous ne convaincrez votre ennemi qu’il s’est trompé en lui rendant son coup. Il n’y a qu’une seule manière d’y parvenir : c’est en débarrassant votre aura du déchet en question, quel que soit le degré auquel vous l’avez porté, et en conquérant ainsi cette force élémentale qui dirige l’humanité au lieu d’en être son protecteur, comme c’est le cas actuellement.

HILARION - Temple 2 - Leçon 191