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« L’ABIME INFRANCHISSABLE » – partie 5

Accepter la Bible comme une révélation, et ajouter une foi aveugle à une traduction littérale de son texte, c’est pire qu’une absurdité, c’est un blasphème contre la Divine majesté de l’ « Invisible ». Si nous avions à juger la Divinité et le monde des esprits, par ce qu’en disent leurs interprètes humains maintenant que la philologie avance à pas de géants dans le champ des religions comparées, la croyance en Dieu et dans l’immortalité de l’âme ne résisterait pas un siècle de plus aux attaques de la raison. Ce qui soutient la foi de l’homme en Dieu et la vie spirituelle future, c’est l’intuition ; ce divin produit de notre être intime qui défie les mômeries du prêtre catholique Romain, et ses idoles ridicules ; les mille et une cérémonies du Brahmane et ses idoles ; et les jérémiades du prédicateur protestant, et sa foi désolée et aride, sans idoles, mais avec un enfer sans limites et la damnation pour finir. Si ce n’était l’intuition, immortelle, quoique souvent indécise, parce qu’elle est obscurcie par la matière, la vie humaine serait une parodie et l’humanité une fraude. Ce sentiment indéracinable de la présence de quelqu’un en dehors et au-dedans de nous-mêmes est tel, qu’aucune contradiction dogmatique, aucune forme extérieure de culte ne peut le détruire dans l’humanité malgré tout ce qu’ont beau faire le clergé et les savants. Mû par cette pensée de l’infinité et de l’impersonnalité de la Divinité, Gautama Bouddha, le Christ hindou, s’écrie : « De même que les quatre rivières qui se jettent dans le Gange perdent leur nom aussitôt qu’elles mêlent leurs eaux avec celles du fleuve sacré, de même tous ceux qui croient au Bouddha (261) cessent d’être Brahmanes, Kshatriyas, Vaisyas et Soudras ! »

L’Ancien Testament fut compilé et arrangé d’après la tradition orale ; les masses n’ont jamais connu sa signification réelle, car Moise reçut l’ordre de ne faire part des « vérités secrètes » qu’aux soixante-dix vieillards, sur lesquels le « Seigneur souffla l’esprit qui était sur le législateur. Maimonide, dont l’autorité et la connaissance de l’histoire sacrée ne peuvent guère être rejetées, dit : « Quiconque trouvera le sens véritable du Livre de la Genèse doit avoir soin de ne pas le divulguer… Si une personne en découvrait par elle-même la véritable signification, ou avec l’aide d’un autre, elle doit garder le silence ; ou si elle en parle, il faut qu’elle le fasse d’une manière obscure et énigmatique« .

Cette confession que ce qui se trouve dans les Ecritures sacrées n’est qu’une allégorie a été faite par d’autres autorités juives, en dehors de Maimonide ; car nous voyons Josephe (262b) déclarer que Moise a philosophé (a parlé par énigmes dans des figures allégoriques) lorsqu’il a écrit le livre de la Genèse. C’est pourquoi la science moderne en négligeant de déchiffrer le vrai sens de la Bible, et en laissant la Chrétienté tout entière croire à la lettre morte de la théologie Judaïque, s’est faite tacitement la complice du clergé fanatique. Elle n’a pas le droit de tourner en ridicule les récits d’un peuple qui ne les a jamais écrits dans la pensée qu’ils dussent recevoir une aussi étrange interprétation, de la part d’une religion ennemie. L’un des caractères les plus tristes du Christianisme est que ses textes les plus saints ont été tournés contre lui, et les os des morts ont étouffé l’esprit de vérité.

« Les dieux existent, dit Epicure, mais ils ne sont pas ce que le peuple, οὶ πολλοι suppose qu’ils sont (263) ». Et cependant Epicure, jugé comme d’habitude par les critiques superficiels, passe pour un matérialiste et est présenté comme tel.

Mais ni la grande Cause Première ni son émanation, l’esprit immortel de l’homme, ne sont restés « sans témoins ». Le mesmérisme et le spiritisme moderne sont là pour attester les grandes vérités. Pendant plus de quinze siècles, à cause des aveugles et brutales persécutions de ces grands vandales de l’histoire des premiers temps du Christianisme, Constantin et Justinien, l’antique SAGESSE dégénéra, et petit à petit finit par tomber dans la fange la plus profonde de la superstition et de l’ignorance monacales. La notion Pythagoricienne « des choses qui existent » ; la profonde érudition des Gnostiques ; les enseignements des grands philosophes honorés de tous temps et en tous lieux, tout cela fut rejeté comme doctrines de l’Antéchrist et du Paganisme, et livré aux flammes. Avec les derniers sept sages de l’Orient, le groupe qui restait des Néo-platoniciens, Hermias, Priscianus, Diogene de phenicie, Eulamius, Damascius, Simplice et Isidore, qui se réfugièrent en Perse pour échapper aux fanatiques persécutions de Justinien, le règne de la sagesse prit fin. Les livres de Thoth (ou Hermès Trismégiste), qui renferment dans leurs pages sacrées l’histoire spirituelle et physique de la création et de la marche de notre monde moisirent dans l’oubli et le mépris, pendant des siècles. Ils ne trouvèrent pas d’interprètes dans l’Europe Chrétienne ; les Philaléthéens, ou sages « amis de la vérité », n’étaient plus ; ils furent remplacés par les railleurs ignorants, moines tonsurés et encapuchonnés de la Rome papale, qui craint la vérité, sous quelque forme et de quelque côté qu’elle apparaisse, si elle tend le moins du monde à porter atteinte à ses dogmes.

Quant aux sceptiques, voici les remarques que fait à leur sujet et au sujet de leurs disciples le professeur Alexandre Wilder, dans ses esquisses sur le Néo-platonisme et l’Alchimie : « Un siècle s’est écoulé depuis que les compilateurs de l’Encyclopédie Française ont infusé le scepticisme dans le sang du monde civilisé, et fait envisager comme déshonorant de croire à quelque chose qu’on ne peut éprouver dans les creusets, ni démontrer par un raisonnement critique. Même de nos jours, il faut une certaine dose de candeur et de courage pour se risquer à traiter un sujet qui a été pendant bien des années écarté et dédaigné, parce qu’il n’a pas été bien compris ou correctement interprété. Celui-là doit être audacieux, qui soutient que la philosophie Hermétique est autre chose qu’une apparence de science, et qui, dans cette conviction, réclame pour ses enseignements un auditoire patient. Et pourtant ses professeurs furent jadis les princes de l’examen savant et des héros parmi les hommes ordinaires. En outre, il n’y a rien à dédaigner dans ce qui a provoqué la vénération des hommes et, mépriser les convictions ardentes d’autrui, c’est faire preuve d’ignorance et manquer de générosité (264) ».

Encouragé par ces opinions d’un érudit, qui n’est ni un fanatique ni un conservateur, nous rappellerons maintenant quelques faits rapportés par des voyageurs qui en ont été témoins au Tibet et en Inde, et que les indigènes gardent comme des preuves pratiques de la vérité de la philosophie et de la science, transmises par leurs ancêtres.

En premier lieu, nous allons étudier le très remarquable phénomène qu’on peut contempler dans les temples du Tibet et dont les relations ont été apportées en Europe par des témoins oculaires, autres que les missionnaires Catholiques, dont nous écarterons les témoignages, pour des motifs aisés à comprendre. Au commencement de notre siècle, un savant Florentin, sceptique, et correspondant de l’Institut de France, ayant obtenu la permission de pénétrer sous un déguisement dans l’enceinte réservée d’un temple Bouddhique, ou l’on célébrait la plus solennelle de toutes les cérémonies, rapporte les faits suivants, dont il a été lui-même témoin. Un autel était préparé pour recevoir un Bodhisâtva ressuscité, trouvé par le clergé initié, et reconnu à certains signes secrets pour s’être réincarné dans le corps d’un enfant nouveau-né. Le nourrisson, âgé seulement de quelques jours, est amené en présence du peuple, et révérencieusement placé sur l’autel. Se dressant tout à coup sur son séant, l’enfant commence à prononcer d’une voix haute et mâle les paroles suivantes : « Je suis Bouddha, je suis son esprit ; et moi, Bouddha, votre Taley-Lama, j’ai laissé mon vieux corps décrépit dans le temple de…, et j’ai choisi le corps de ce petit enfant pour mon nouveau séjour sur la terre. Notre savant ayant finalement été autorisé par les prêtres à prendre avec tout le respect voulu l’enfant dans ses bras, et à l’emporter à une distance des assistants suffisante pour le convaincre qu’il n’y avait pas eu de ventriloquie, ni aucune supercherie, le bébé jette sur le grave académicien un regard « qui le fit frissonner, suivant ses propres expressions, et répète les mots qu’il avait dits auparavant. Un rapport détaillé de cet événement, dit-on, attesté par la signature de ce témoin oculaire, fut envoyé à Paris ; mais les membres de l’Institut, au lieu d’accepter le témoignage d’un savant observateur dont le mérite était reconnu, conclurent que le Florentin avait été soit sous l’influence d’une attaque d’insolation, soit trompé par un adroit truc acoustique.

Quoique, suivant M. Stanislas Julien, le traducteur français des textes sacrés de la Chine, il y ait un verset dans le Lotus (265) qui dit qu’ « un Bouddha est aussi difficile à trouver que les fleurs d’Oudoumbara et de Palâca, si nous devons croire les nombreux témoins oculaires, ce phénomène se produit certainement. Comme de juste, les cas en sont rares, puisqu’ils n’ont lieu qu’à la mort de chaque grand Taley-Lama ; et ces vénérables personnages vivent jusqu’à une vieillesse devenue proverbiale.

Le malheureux abbé Huc dont les livres de voyage au Tibet et en Chine sont bien connus, raconte le même fait de la résurrection d’un Bouddha. Il y ajoute, en outre, la circonstance curieuse que le bébé-oracle prouva péremptoirement « à ceux qui l’interrogeaient et qui avaient connu la vie passée du défunt, qu’il était bien un esprit mûri par la vieillesse dans un corps d’enfant, en donnant les détails les plus exacts sur son existence antérieure (266) ».

Une chose digne de remarque, c’est que des Mousseaux, qui s’étend assez longuement sur ce phénomène, en l’attribuant, comme de raison, au Diable, observe en parlant du pauvre abbé que le fait d’avoir été défroqué « est un accident qui, il faut l’avouer, n’est pas de nature à fortifier notre confiance ». À notre humble avis, cette petite circonstance ne fait au contraire que l’augmenter.

L’ouvrage de l’abbé Huc a été mis à l’Index, parce qu’il disait la vérité sur la similitude des rites Bouddhiques avec des rites Catholiques. Il fut en outre rappelé de sa mission, pour avoir été trop sincère.

Si cet exemple d’enfant prodige était le seul, nous pourrions avec raison éprouver une certaine hésitation à l’admettre ; mais, sans parler des prophètes Camisards de 1707, parmi lesquels se trouvait l’enfant de quinze mois cité par Jacques Dubois, lequel parlait en excellent Français, « comme si Dieu eût parlé par sa bouche », ni des enfants des Cévennes, dont le langage prophétique est attesté par les premiers savants de France, nous avons des exemples dans les temps modernes, d’un caractère tout aussi remarquable. Le Lloyd’s Weekly Newspaper de mars 1875 contient la relation du phénomène suivant : « À Saar-Louis, en France, un enfant venait de naître. La mère venait d’accoucher, la sage-femme s’extasiait sur la beauté de « la petite créature », et les amis félicitaient le père de l’heureux événement, lorsque quelqu’un demanda l’heure. Qu’on juge de la surprise de tous les assistants, en entendant le nouveau-né répondre distinctement : Deux heures ! Mais ce n’était encore rien en comparaison de ce qui suivit. La compagnie regardait l’enfant avec une muette surprise et presque avec épouvante, lorsqu’il ouvrit les yeux et dit : « J’ai été envoyé dans ce monde pour vous dire que l’année 1875 sera une bonne année, mais que l’année 1876 sera une année de sang. Après avoir fait cette prophétie, il se retourna sur le côté et expira, à peine âgé d’une demi-heure ».

Nous ignorons si ce prodige a été officiellement reconnu par l’autorité civile ; comme de juste d’ailleurs, on ne peut pas l’attendre de la part du clergé, puisqu’il n’en pouvait retirer ni honneur ni profit ; mais même si une Revue anglaise ne s’était pas portée garante responsable de l’histoire, le résultat n’en aurait pas moins eu un intérêt tout particulier. L’année 1876 qui vient de finir (nous écrivons ces lignes en février 1877), a été surtout d’une manière imprévisible en mars 1876, une année de sang. C’est dans les principautés Danubiennes qu’a été écrit un des chapitres les plus sanglants de l’histoire des guerres et des rapines, un chapitre d’excès des Musulmans sur les Chrétiens, qui n’a point d’équivalent depuis que les soudards catholiques massacraient par dizaines de mille les simples naturels de l’Amérique du Nord et du Sud, et que les protestants anglais s’avançaient péniblement jusqu’au trône impérial de Delhi, pas à pas, à travers des fleuves de sang. Si la prophétie de Saar-Louis n’était qu’un article sensationnel d’un journal, le cours des événements l’a fait monter au rang des prédictions accomplies ; 1875 fut une année de grande abondance, et 1876, à la grande surprise de tout le monde, une année de carnage.

Mais en supposant même que le prophète nouveau-né en question n’ait jamais desserré les lèvres, le cas de l’enfant Jenckeli reste encore pour dérouter l’examinateur. C’est un des plus surprenants phénomènes de médiumnité. La mère de cet enfant est la célèbre Kate Fox, et son père H.D. Jencken, M.R.I., avocat à Londres. Il est né à Londres en 1873 et avant l’âge de trois mois il commença à donner des marques de médiumnité spirite. Des coups étaient frappés sur son oreiller et son berceau et aussi sur la personne de son père, pendant qu’il tenait l’enfant sur ses genoux, et que Mme Jencken était absente de la maison. Deux mois plus tard, une communication de vingt mots, sans la signature, fut écrite de sa main. Un gentleman, un avoué de Liverpool nommé J. Wason, se trouvait présent à ce moment, et il signa avec la mère et la nourrice un certificat qui fut publié dans le Medium and Daybreak du 8 mai 1874. Le rang professionnel et scientifique de M. Jencken rend tout à fait improbable l’hypothèse qu’il se soit prêté à une supercherie. Bien plus, l’enfant était si bien à portée de la Royal Institution, dont son père était membre, que le professeur Tyndall et ses partisans n’avaient aucune excuse pour négliger d’examiner le cas, et d’informer le monde de ce phénomène psychologique.

L’enfant sacré du Tibet étant si loin, ils avaient beau jeu pour nier le fait en le mettant sur le compte de l’insolation et de l’illusion acoustique. Mais en ce qui concerne le nourrisson de Londres, l’affaire est encore plus simple ; que l’enfant grandisse et apprenne à écrire, et alors ils nieront le fait tout net.

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