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« L’ABIME INFRANCHISSABLE » – partie 3

Maintenant que l’autorité d’Aristote est ébranlée jusque dans ses fondements par celle de Platon, et que nos savants repoussent toute espèce d’autorité, et même la détestent, à l’exception de la leur propre ; maintenant que les appréciations générales de la sagesse humaine collective se trouvent à leur plus bas niveau, l’espèce humaine guidée par la science elle-même en est encore à retourner inévitablement en arrière jusqu’au point de départ des plus anciennes philosophies. Notre manière de voir est parfaitement exprimée par un rédacteur de la Popular Science Monthly. « Les dieux des sectes et des spécialités, dit Osgood Mason, pourront peut-être se voir frustrés du respect auquel ils sont accoutumés, mais en même temps on voit poindre sur le monde, avec un éclat plus doux et plus serein, la conception, tout imparfaite qu’elle soit encore, d’une âme consciente, origine des choses, active et pénétrant tout, « l’Ame suprême », la Cause, la Divinité ; non révélée par la parole ou la forme humaines mais remplissant et inspirant suivant ses moyens toute âme vivant en ce vaste univers, dont le temple est la Nature, et dont le culte est admiration ». C’est là du Platonisme pur, du Bouddhisme, ce sont les idées exaltées mais justes des premiers Aryens dans leur déification de la nature. Et telle est l’expression de la pensée fondamentale de tous les théosophes, des cabalistes, et des occultistes en général ; et si nous la comparons avec la citation d’Hippocrate que nous avons donnée plus haut, nous y trouvons exactement le même esprit et la même pensée.

Pour en revenir à notre sujet, l’enfant manque de raison, parce que celle-ci est encore latente en lui ; et pendant ce temps il est inférieur à l’animal, sous le rapport de l’instinct proprement dit. Il se brûlera ou se noiera avant de savoir que le feu et l’eau peuvent faire périr et constituent un danger pour lui ; tandis que le petit chat évitera instinctivement l’un et l’autre. Le peu d’instinct que l’enfant possède s’éteint au fur et à mesure que la raison se développe en lui. On pourrait objecter que l’instinct n’est pas un don spirituel, puisque les animaux n’ont pas d’âme. Une pareille croyance est erronée et repose sur des fondements très peu sûrs. Elle vient de ce que la nature intime de l’animal peut être encore moins sondée que celle de l’homme, qui est doué de la parole, et peut manifester ses forces psychologiques.

Mais quelles autres preuves, sinon des preuves négatives, avons-nous que l’animal est dépourvu d’une âme qui lui survit, si même elle n’est pas immortelle ? Sur le terrain purement scientifique, il y a autant d’arguments pour que contre ; et afin d’être plus clair nous dirons que ni l’homme ni l’animal ne fournissent aucune preuve pour ni contre la survivance de leur âme après la mort. Au point de vue de l’expérience scientifique, il est impossible de placer ce qui n’a pas d’existence objective dans le domaine d’une loi scientifique exacte. Mais Descartes et du Bois-Raymond ont épuisé leur imagination sur cette question, et Agassiz ne pouvait concevoir l’idée d’une existence future, qui ne serait partagée par les animaux que nous aimons, et même par les êtres du règne végétal qui nous entourent. Il nous suffirait, pour nous faire mettre en révolte contre la prétendue justice de la Cause Première, de croire que, tandis qu’un scélérat sans cœur est doué d’un esprit immortel, le noble et honnête chien, dont l’abnégation va souvent jusqu’au sacrifice de sa vie ; qui protège l’enfant ou le maître qu’il aime, jusqu’à la mort ; qui jamais n’oublie son maître et se laisse mourir de faim sur sa tombe ; l’animal, chez qui les sentiments de la justice et de la générosité sont souvent développés à un degré surprenant, que cet animal sera anéanti ! Non, arrière la raison civilisée qui suggère une aussi impitoyable partialité. Il vaudrait mieux cent fois s’en rapporter à son propre instinct en pareil cas, et avoir la foi de l’Indien de Pope, dont « l’esprit naïf » et ignorant ne peut se représenter qu’un ciel où

« …admis à ce séjour d’égalité
Son chien fidèle lui tiendra compagnie (249). »

L’espace nous manque pour présenter ici les opinions spéculatives de certains occultistes de l’antiquité et du moyen-Age à cet égard. Qu’il nous suffise de dire qu’ils ont devancé Darwin, qu’ils ont embrassé plus ou moins toutes ses théories sur la sélection naturelle et l’évolution des espèces, et qu’ils ont largement prolongé la chaîne dans les deux sens. De plus, ces philosophes étaient des explorateurs aussi hardis dans le domaine de la psychologie, que dans celui de la physiologie et de l’anthropologie. Ils n’ont jamais dévié du double sentier parallèle que leur avait tracé leur grand maître Hermès. « En haut comme en bas », fut toujours leur axiome ; et leur évolution physique marchait de pair avec leur évolution spirituelle.

Nos biologistes modernes sont du moins d’accord sur un point : ne pouvant encore démontrer l’existence d’une âme individuelle chez les animaux, ils la refusent aussi à l’homme. La raison les a amenés sur le bord du « gouffre infranchissable » de Tyndall, entre le mental et la matière ; seul l’instinct peut les aider à le franchir. Lorsque, dans leur désespoir de ne pouvoir approfondir le mystère de la vie, ils se verront obligés de s’arrêter net, leur instinct peut s’affirmer de nouveau et les aider à traverser l’abîme jusque-là infranchissable. C’est le point que le professeur John Fiske et les auteurs de Unseen Universe paraissent avoir atteint ; et Wallace, l’anthropologiste et ex-matérialiste, est le premier qui, courageusement, ait fait le saut. Qu’ils continuent hardiment jusqu’à se rendre compte que ce n’est pas l’esprit qui séjourne dans la matière, mais bien la matière qui s’attache temporairement à l’esprit ; et que ce dernier seul est une demeure éternelle et impérissable, pour toutes choses visibles et invisibles.

Les philosophes ésotériques professaient que tout, dans la nature, n’est qu’une matérialisation de l’esprit. La Cause Première Eternelle, disaient-ils, est l’esprit latent et la matière dès le commencement. « Au commencement était le verbe… et le verbe était Dieu« . Tout en admettant que la notion d’un tel Dieu est une abstraction incompréhensible pour la raison humaine, ils prétendaient que l’instinct humain infaillible le saisit comme la réminiscence d’une chose dont il fait partie, bien que non tangible pour nos sens physiques. Avec la première idée émanée de la Divinité bi-sexuée et jusqu’alors inactive, le premier mouvement fut transmis à l’univers tout entier, et la vibration électrique, instantanément ressentie à travers l’espace sans bornes. L’esprit engendra la force, et la force engendra la matière ; c’est ainsi que la divinité latente se manifesta comme une énergie créatrice.

Quand cela eut-il lieu ? à quel moment de l’éternité ? et comment ? ces questions resteront toujours sans réponse car la raison humaine est incapable de saisir le grand mystère. Mais bien que l’esprit matière ait existé de toute éternité, il existait à l’état latent ; l’évolution de notre univers visible doit avoir eu un commencement. Pour notre faible intellect, ce commencement paraît si éloigné qu’il nous fait l’effet de l’éternité, cette période ne pouvant s’exprimer ni par les chiffres ni par le langage. Aristote concluait que le monde était éternel, et qu’il serait toujours le même ; qu’une génération d’hommes en produit toujours une autre, sans que jamais il y ait eu un commencement pouvant être calculé par notre intellect. En cela, son enseignement, dans son sens ésotérique, était en opposition avec celui de Platon, lequel enseignait que, « il y eut un temps où l’humanité ne se perpétuait pas » ; mais les deux doctrines concordent dans leur esprit, car Platon ajoute, immédiatement : « cette humanité fit place à la race humaine terrestre, chez laquelle le souvenir de l’histoire primitive tomba graduellement dans l’oubli, et l’homme descendit de plus en plus bas (250) »; et Aristote, dit : « S’il y a eu un premier homme, il a dû naître sans père ni mère – ce qui répugne à la nature. Car il n’y a pu avoir un premier œuf pour donner naissance aux oiseaux, ou alors il a dû exister un premier oiseau pour pondre le premier œuf ; car l’oiseau est le produit d’un œuf ». On peut en dire autant de toutes les espèces, tablant avec Platon, que toute chose avant d’apparaître sur terre doit avoir existé premièrement dans l’esprit.

Ce mystère de la création initiale, qui a toujours fait le désespoir de la science, est insondable, à moins d’accepter la doctrine des Hermétistes. Bien que la matière soit co-éternelle avec l’esprit, ce n’est, certes, pas notre matière visible, tangible et divisible, mais bien sa sublimation extrême. L’esprit pur n’est qu’un degré au-dessus. Si nous n’admettons pas que l’homme ait été évolué de cette matière-esprit primordiale, comment pouvons-nous arriver à une hypothèse raisonnable quant à la genèse des êtres animés ? Darwin fait commencer son évolution des espèces au point le plus bas, et de là il les fait s’élever. Son seul tort serait d’appliquer son système par le mauvais bout. S’il reportait ses recherches de l’univers visible à l’univers invisible, il se trouverait probablement sur la bonne voie. Mais alors, il suivrait la trace des Hermétistes.

Que nos philosophes – positivistes – même les plus savants, n’aient jamais compris l’esprit des doctrines mystiques enseignées par les philosophes de l’antiquité – les Platoniciens – est évident si nous devons en croire cet ouvrage le plus éminent des temps modernes, The History of the Conflit between Religion and Science. Le professeur Draper commence son cinquième chapitre en disant que « les Païens grecs et romains croyaient que l’esprit de l’homme ressemble à sa forme corporelle, son apparence changeant avec ses variations, et croissant avec sa croissance ». Ce que les masses ignorantes croyaient n’avait aucune importance, bien qu’elles n’eussent jamais pu croire à de pareilles fantaisies au pied de la lettre. Quant aux philosophes grecs et romains de l’école platonicienne ils ne croyaient rien de semblable au sujet de l’esprit de l’homme, mais ils appliquaient la doctrine ci-dessus à son âme, ou nature psychique, laquelle, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, n’est pas l’esprit divin.

Aristote, dans ses déductions philosophiques sur Les Songes, donne clairement à entendre cette doctrine de l’âme double, ou âme-esprit. « Il faut rechercher dans quelle partie de l’âme les songes apparaissent », dit-il (251). Tous les anciens Grecs croyaient non seulement qu’une âme double, mais même qu’une âme triple existait dans l’homme. Nous voyons même qu’Homere appelle θύμος l’âme animale, que M. Draper nomme « l’esprit », et l’âme divine νούς – nom par lequel Platon lui-même désignait l’esprit supérieur.

Les Jaïns hindous conçoivent l’âme, qu’ils appellent Jiva, comme ayant été unie de toute éternité jusqu’à deux corps éthérés, sublimés, dont l’un est invariable et est formé des pouvoirs divins de l’esprit supérieur ; l’autre est variable et composé des passions grossières de l’homme, ses affections sensuelles et ses attributs terrestres. Quand l’âme se purifie après la mort elle rejoint son Vaykarika ou esprit divin, et devient un dieu. Les partisans des Védas, les savants Brahmanes, exposent la même doctrine dans le Vedanta. Suivant leur enseignement ; le Vedanta affirme que celui qui atteint la connaissance complète de son dieu devient un dieu lui-même, pendant qu’il est encore dans son corps mortel, et acquiert la suprématie sur toutes choses.

M. Draper, en citant dans la théologie Védique le verset qui dit : « Il n’y a, en vérité, qu’une seule Divinité : l’Esprit Suprême ; elle est de la même nature que l’âme humaine », veut prouver que la Doctrine Bouddhique fut importée en Europe orientale par Aristote (252b). Nous croyons que cette assertion n’est pas fondée car Pythagore et, après, lui, Platon l’avait enseignée bien avant Aristote. Si, par la suite, les Platoniciens subséquents acceptèrent dans leur dialectique les arguments d’Aristote au sujet de l’émanation, ce ne fut que parce que leurs points de vue coïncidaient, sous quelque rapport, avec ceux des philosophes orientaux. Le nombre harmonieux de Pythagore, et la doctrine ésotérique de Platon, sur la création, sont inséparables de la doctrine bouddhique de l’émanation ; et le grand but de la philosophie Pythagoricienne, savoir, celui de libérer l’âme astrale des liens de la matière et des sens, et de la rendre, par cela même, apte à la contemplation éternelle des choses spirituelles, est une théorie identique à celle de la doctrine Bouddhique de l’absorption finale. C’est le Nirvana interprété dans son véritable sens ; c’est une doctrine métaphysique que commencent à peine à entrevoir nos érudits sanscritistes modernes.

Si les doctrines Aristotéliciennes ont exercé une « influence dominante » sur les Néo-Platoniciens ultérieurs, comment se fait-il que ni Plotin, ni Porphyre, ni même Proclus, n’aient jamais accepté sa théorie des songes et des visions prophétiques de l’âme ? Tandis qu’Aristote prétend que la plupart de ceux qui prophétisent sont atteints de « maladies mentales (253) » – donnant ainsi l’occasion à quelques plagiaires et spécialistes américains de défigurer des notions fort raisonnables – l’opinion de Porphyre et, partant, celle de Plotin, étaient diamétralement opposées. Les Néo-Platoniciens contredisent à tous moments Aristote dans les questions les plus vitales des spéculations métaphysiques. De plus, ou bien le Nirvana Bouddhique ne constitue pas la doctrine nihiliste, telle qu’on la représente aujourd’hui, ou alors les Néo-platoniciens ne l’admettaient pas dans ce sens. Certes M. Draper ne prendra pas sur lui d’affirmer que Plotin, Porphyre, Jamblique ou quelque autre philosophe de leur école mystique, niaient l’immortalité de l’âme. Dire qu’ils cherchaient l’extase comme un « avant-goût de l’absorption dans l’âme mondiale universelle », dans le sens que prêtent au Nirvana Bouddhique tous les savants sanscritistes, est faire tort à ces philosophes. Nirvana n’est pas, ainsi que le dit M. Draper, « la réabsorption dans la Force Universelle, le repos éternel et la béatitude suprême » ; mais pris au pied de la lettre par ces savants, il veut dire l’extinction, l’annihilation totale, et non l’absorption (254). Autant que nous le sachions, personne n’a pris la peine de se rendre compte de la véritable signification métaphysique de ce mot, qu’on ne trouve même pas dans la Lankâvafâra (255b), qui donne les différentes interprétations du Nirvana par les Brahmanes-Tirthikas. Par conséquent, pour celui qui lit ce passage dans l’ouvrage de M. Draper, et ne tient compte que de la signification généralement acceptée de Nirvana, Plotin et Porphyre ne seront que des nihilistes. Ce passage dans le Conflict nous donne le droit de supposer : 1° que l’auteur désirait placer Plotin et Porphyre sur le même niveau que Giordano Bruno dont il fait, bien à tort, un athée ; ou 2° qu’il ne prit jamais la peine d’étudier les vies de ces philosophes ou leurs doctrines.

Or, pour celui qui connaît le professeur Draper, même de réputation, cette dernière supposition est parfaitement absurde. Nous devons, par conséquent, croire, tout en le regrettant sincèrement que, comme tant d’autres matérialistes, il voulait exposer sous un faux jour leurs aspirations religieuses. Il est fort malaisé pour un philosophe moderne, dont le but unique parait être d’éliminer de la pensée humaine les notions de Dieu et de l’esprit immortel, d’avoir à traiter avec impartialité historique les plus célèbres parmi les Platoniciens païens. D’avoir à admettre, d’une part, leur profond savoir, leur génie, leurs connaissances par rapport aux questions philosophiques les plus abstraites, et, par conséquent, leur sagacité ; et d’autre part, leur adhésion, sans réserves à la doctrine de l’immortalité, du triomphe final de l’esprit sur la matière, et leur foi inébranlable en Dieu, et les dieux, ou esprits ; il y a tout lieu de croire que la nature humaine académique ne s’affranchira pas de sitôt du dilemme où l’ont placé le retour des défunts, les apparitions et les autres questions « spirituelles ».

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