« L’ABIME INFRANCHISSABLE » – partie 10
Si nous voulions donner une description complète des diverses manifestations qui ont lieu parmi les adeptes de l’Inde et d’autres contrées, nous pourrions remplir des volumes entiers, mais ce serait sans utilité, parce qu’il ne resterait pas de place pour les explications. C’est pourquoi nous choisirons de préférence celles qui ont leur équivalent dans les phénomènes modernes, ou qui sont authentifiées par des enquêtes légales. Horst a essayé de donner à ses lecteurs une idée de certains esprits Persans et il a échoué ; car la seule mention de quelques-uns d’entre eux est bien faite pour mettre la cervelle d’un croyant à l’envers. Il y a les Dævas et leurs agissements particuliers ; les Darwands et leurs sombres tours ; les Shedim et les Djinns ; toute la vaste légion Yazatas, des Amshàspands, des esprits, des démons, des lutins et des elfes du calendrier Persan ; et d’autre part, les Séraphins, Chérubins, Sephiroth, Malachim, Elohim des Juifs ; et, ajoute Horst, « les millions d’esprits élémentaires, ou esprits intermédiaires, fantômes et êtres imaginaires de toutes races et de toutes couleurs (298) ».
Mais la majorité de ces esprits n’ont rien à voir avec les phénomènes produits consciemment et de propos délibéré par les magiciens de l’Orient. Ces derniers repoussent une telle accusation, et ils laissent aux sorciers même le concours des esprits élémentaux et des élémentaires. L’adepte possède un pouvoir illimité sur ces deux catégories d’esprits, mais il en fait rarement usage. Pour la production des phénomènes physiques, il appelle les esprits de la nature, dont il se sert comme de forces obéissantes, mais non comme des intelligences.
Comme nous aimons toujours à renforcer nos arguments par des témoignages d’autres personnes que nous-même, peut-être ferons-nous bien de citer l’opinion d’un journal, le Boston Herald, en ce qui concerne les phénomènes en général et les médiums en particulier. Ayant éprouvé de tristes déceptions avec des personnes malhonnêtes, qui peuvent être ou ne pas être des médiums, l’auteur de l’article prit la peine de vérifier certains prodiges, que l’on dit se produire dans l’Inde, et il les compare à ceux des thaumaturges modernes.
« Le médium d’aujourd’hui, dit-il, offre une ressemblance plus intime, quant aux méthodes et aux manipulations, avec le sorcier bien connu de l’histoire, qu’avec tout autre représentant de l’art magique. Ce qui va suivre démontre combien il est encore loin des performances de ses prototypes. En 1614, une délégation de personnages distingués et d’une haute éducation, appartenant à la Compagnie des Indes, vint rendre visite à l’empereur Jehangire. Au cours de leur mission, ils assistèrent à une foule d’exercices merveilleux, au point de leur faire douter du témoignage de leurs propres sens, et défiant toute explication. Un groupe de sorciers et de jongleurs du Bengale faisant exhibition de leur art devant l’empereur fut sollicité de produire dix mûriers séance tenante, au moyen de semences. Ils plantèrent immédiatement des graines qui, en quelques minutes produisirent autant d’arbres. La terre où la semence avait été jetée s’ouvrit pour livrer passage à quelques feuilles légères, bientôt suivies de jeunes pousses, qui s’élevèrent rapidement, en développant des bourgeons, des branches et des feuilles, à mesure qu’elles montaient, et finalement donnèrent en plein air des fleurs et des fruits, qui mûrirent sur place, et qui furent trouvés excellents. Tout cela sans que les assistants aient détourné les yeux. Des figues, des amandes, des mangues, des noisettes furent obtenues de la même manière, dans des conditions analogues. Les merveilles succédaient aux merveilles. Les branches se garnissaient d’oiseaux au riche plumage, voletant entre les feuilles, et semant dans les airs leurs notes pleines de douceur. Les feuilles jaunirent et tombèrent, les branches et les tiges se desséchèrent, et enfin les arbres rentrèrent dans le sol, d’où ils avaient poussé à peine une heure auparavant.
Un autre avait un arc et une cinquantaine de flèches à pointe d’acier. Il lança en l’air une de ses flèches, qui resta fixée dans l’espace à une hauteur considérable. Une autre fut tirée, puis une autre, et ainsi de suite, chacune venant se planter dans l’empennage de la précédente, de façon à former une chaîne de flèches dans l’espace, jusqu’à la dernière, qui, frappant en plein dans la chaîne, la rompit et la fit tomber à terre par tronçons. « Ils installèrent deux tentes en face l’une de l’autre, à la distance d’environ une portée d’arc. Ces tentes furent consciencieusement examinées par les spectateurs, comme le sont les cabinets des médiums, et l’on reconnut qu’elles étaient vides. Elles étaient fermement attachées au sol. Les assistants furent alors invités à désigner les sortes d’animaux ou d’oiseaux qu’ils voulaient voir sortir des tentes, et se livrer bataille. Khaun-e-Jahaun demanda, avec un accent très marqué d’incrédulité, à voir un combat d’autruches. Quelques minutes après, une autruche sortit de chacune des tentes, et se lança au combat avec une énergie mortelle ; bientôt le sang commença à couler, mais elles étaient tellement de force égale, qu’aucune ne put triompher de son adversaire, et qu’elles furent enfin séparées par les jongleurs, qui les ramenèrent dans leurs tentes. Après cela, toutes les demandes d’animaux et d’oiseaux faites par les assistants furent satisfaites, toujours avec les mêmes résultats.
Un grand chaudron fut installé, dans lequel on mit une grande quantité de riz. Sans la moindre trace de feu, ce riz commença bientôt à bouillir, et l’on tira du récipient plus de cent assiettes de riz cuit, avec un poulet sur chacune d’elles. Ce tour est exécuté aujourd’hui sur une plus petite échelle par les fakirs les plus vulgaires.
Mais l’espace manque pour illustrer, par des exemples du passé, combien en comparaison les exercices misérablement incolores, des médiums de nos jours, sont pâles et éclipsés par ceux des autres époques et de gens plus adroits. Il n’y a pas un exploit merveilleux, dans un phénomène ou manifestation quelconque qui ne fut, que dis-je, qui ne soit aujourd’hui beaucoup mieux présenté par d’autres habiles exécutants, dont les relations avec la terre et avec la terre seule, sont trop évidentes pour pouvoir être révoquées en doute, même lorsque le fait ne serait pas appuyé par leur propre aveu ».
C’est une erreur de prétendre que les fakirs ou les jongleurs se disent toujours aidés par des esprits. Dans les évocations semi religieuses du genre de celle que le Govinda Svami de Jacolliot fit devant cet auteur français, qui en fait la description, lorsque les spectateurs désiraient voir des manifestations réellement spirituelles, ils avaient recours aux prières adressées à leurs pitris, ancêtres défunts et autres purs esprits. Ils ne peuvent évoquer ces derniers qu’au moyen de la prière. Quant à tous les autres phénomènes, ils sont produits par le magicien et le fakir à volonté. Malgré l’état apparent d’abjection dans lequel le dernier paraît vivre, il est souvent un initié des temples, et il est aussi versé dans l’occultisme que ses frères plus riches.
Les Chaldéens, que Ciceron compte parmi les plus anciens magiciens, plaçaient le fondement de toute la magie dans les pouvoirs internes de l’âme de l’homme, et dans la connaissance des propriétés magiques existant dans les plantes, les minéraux et les animaux. Avec leur aide, ils accomplissaient les plus étonnants « miracles ». Magie, chez eux, était synonyme de religion et de science. Ce n’est que plus tard que les mythes religieux du dualisme Mazdéen, défigurés par la théologie chrétienne, et parés par certains pères de l’Eglise, prirent la déplaisante forme sous laquelle nous les voyons exposés par les écrivains catholiques, tels que des Mousseaux. La réalité objective de l’incube et du succube médiévaux, cette superstition abominable du moyen âge, qui coûta tant de vies humaines, soutenue par cet auteur dans un volume tout entier, est le monstrueux produit du fanatisme religieux et de l’épilepsie. Elle n’a pas de forme objective ; et en attribuer les effets au diable c’est proférer un blasphème : c’est supposer que « Dieu, après avoir créé Satan » lui a permis d’agir de la sorte. Si nous sommes forcés de croire au vampirisme, c’est en nous appuyant sur la force de deux propositions irréfragables de la science psychologique occulte, savoir : 1° L’âme astrale est une entité distincte, pouvant se séparer de notre ego, et pouvant courir et vagabonder loin du corps, sans rompre le fil de vie ; 2° le corps n’est pas entièrement mort, et tant que son locataire peut y rentrer, celui-ci peut en tirer une somme d’émanations matérielles, suffisante pour lui permettre de se montrer sous une forme quasi terrestre. Mais, soutenir avec des Mousseaux et de Mirville, que le Diable, que les catholiques dotent d’une puissance en antagonisme égale à celle de la Divinité Suprême, se transforme en loup, en serpent, en chien, pour satisfaire ses convoitises, et procréer des monstres, c’est une idée dans laquelle se trouvent en germe la démonolâtrie, la démence et le sacrilège. L’Eglise catholique qui non seulement nous enseigne à croire à cette monstrueuse erreur, mais force ses missionnaires à prêcher ce dogme, n’a pas beau jeu à s’indigner contre le culte du démon de certaines sectes Parsis et de l’Inde méridionale. Au contraire, car lorsque nous entendons les Yézidis répéter le proverbe bien connu : « Restez amis avec les démons ; donnez-leur votre bien, votre sang, vos services, et vous n’aurez pas besoin de vous préoccuper de Dieu – Il ne vous fera aucun mal », nous trouvons qu’ils sont logiques et conséquents avec leur foi et leur respect pour l’Etre Suprême. Leur logique est saine et rationnelle ; ils révèrent trop profondément leur Dieu, pour s’imaginer que Celui qui selon eux, a créé l’univers et ses lois, soit capable de leur faire du mal à eux, pauvres atomes ; mais les démons sont là ; ils sont imparfaits, et, par conséquent, les humains ont de bonnes raisons pour les redouter.
C’est pourquoi, le Diable, dans ses diverses transformations, ne peut être qu’une illusion. Lorsque nous nous imaginons que nous voyons, que nous entendons ou que nous sentons le diable, c’est trop souvent le reflet de notre âme perverse, dépravée et souillée que nous voyons, entendons et sentons. Les semblables s’attirent, dit-on ; aussi, suivant la disposition dans laquelle notre forme astrale s’échappe durant les heures du sommeil, suivant nos pensées, nos tendances et nos occupations journalières, toutes choses qui impriment leur cachet sur la capsule plastique nommée âme humaine, cette dernière attire autour d’elle des êtres spirituels de même nature. C’est de ce fait qu’il résulte que des rêves et des visions sont purs et pleins de beauté, et d’autres démoniaques et bestiaux. La personne au réveil se hâte alors vers le confessionnal, ou rit avec indifférence de ce souvenir. Dans le premier cas, on lui promet le salut final, au prix de quelques indulgences (qu’elle aura à acheter à l’Église), et peut-être un peu de purgatoire sinon de l’enfer. Qu’importe ? N’est-elle pas assurée de l’immortalité et de l’éternité, quoi qu’elle fasse ! C’est le Diable. On le met en fuite avec les cloches, le rituel, et le saint goupillon ! Mais le « Diable » revient, et souvent le croyant est amené à ne plus croire en Dieu, lorsqu’il finit par s’apercevoir que le Diable l’emporte sur son Créateur et son Maître. Alors il en est réduit à la seconde possibilité ; il se plonge dans l’indifférence, et il se donne tout entier au Diable. Il meurt, et le lecteur connaît la suite, pour l’avoir vue dans les chapitres précédents.
Cette pensée est magnifiquement exprimée par le Dr Ennemoser : « La religion n’a pas jeté ici [en Europe et en Chine] d’aussi profondes racines que chez les Hindous », dit-il en faisant allusion à cette superstition. « L’esprit des Perses et des Grecs était plus versatile… L’idée philosophique du bon et du mauvais principe et du monde spirituel… doit avoir aidé la tradition à former des visions… de formes infernales et célestes, et des contorsions les plus effroyables, qui dans l’Inde étaient produites beaucoup plus simplement, par un fanatisme plus enthousiaste ; il y a là le voyant recevant la lumière divine ; ici, il se perd dans une multitude de choses extérieures avec lesquelles il confond sa propre identité. Les convulsions accompagnées de l’absence du mental loin du corps, dans des pays lointains, étaient communes ici, parce que l’imagination y est moins ferme, et aussi moins spirituelle.
« Les causes extérieures sont aussi différentes ; les manières de vivre, la position géographique et les moyens artificiels produisent des modifications diverses. La façon de vivre, dans les contrées du Proche-Orient, a toujours été très variable, et elle trouble et détourne, par conséquent, l’occupation des sens, et c’est pour cela que la vie extérieure se reflète dans le monde interne des songes. Les esprits sont donc d’une variété infinie de formes, et ils portent les hommes à satisfaire leurs passions, leur en indiquant les moyens, et descendant même jusqu’aux plus menus détails, ce qui est si contraire au caractère élevé des voyants hindous (299) ».
Que celui qui étudie les sciences occultes cherche à rendre sa nature aussi pure, et ses pensées aussi élevées que celles de ces voyants de l’Inde, et il pourra dormir sans être molesté par le vampire, l’incube ou le succube.
L’esprit immortel rayonne autour de la forme insensible de ce dormeur, comme un bouclier, un pouvoir divin qui le protège contre les atteintes du mal, comme s’il était un mur de cristal.
« Hæc murus æreus esto ; nil conscire sibi, nulla pallescere culpa (300). »