Jésuitisme et Maçonnerie – Partie 10
En relation avec ce qui précède, nous reproduisons une lettre de M. Charles Sotheran, Secrétaire Correspondant du Club Libéral de New-York, et que nous avons reçue le jour qui suivait la date qui y est indiquée. M. Sotheran est connu comme écrivain et conférencier sur des sujets d’antiquités, de mysticisme et autres. Il a pris un grand nombre de degrés dans la Maçonnerie, de sorte qu’il peut être considéré comme une autorité dans tout ce qui a trait à l’Ordre. Il est 32.:. A. et P.R ; 94.:. Memphis, K.R +, Ch. Kadosh, M. M. 104. Aug. etc. Il est également un initié de la Fraternité anglaise moderne des Rose-Croix et d’autres sociétés, et éditeur Maçonnique du New-York Advocate. Voici la lettre en question, que nous plaçons devant les Maçons, afin qu’ils voient ce qu’un de leurs membres a à en dire :
Club de la Presse de New-York,
le 11 janvier 1877
En réponse à votre lettre, je vous donne avec plaisir les renseignements que vous demandez au sujet de l’antiquité et de la condition actuelle de la Franc-Maçonnerie. Je le fais avec d’autant plus de plaisir que nous appartenons tous deux aux mêmes sociétés secrètes, et que vous pourrez, par conséquent, mieux apprécier la nécessité où je me verrai de temps à autre de faire preuve de réserve. Vous avez raison de dire que la Franc-Maçonnerie, de même que les stériles théologies modernes, a une histoire fabuleuse à raconter. Embarrassé comme l’Ordre l’a été par le rebut et le courant des légendes bibliques absurdes, il ne faut pas s’étonner que son utilité ait été amoindrie, et que son action civilisatrice ait été entravée. Il est fort heureux que le mouvement anti-maçonnique, qui s’est déchaîné aux Etats-Unis pendant une partie du siècle actuel, ait obligé un nombre considérable de travailleurs à rechercher la véritable origine de la société, amenant ainsi un état de choses plus salutaire. De l’Amérique l’agitation s’est répandue en Europe et les efforts littéraires des auteurs maçonniques, des deux côtés de l’Atlantique, tels que Rebold, Findel, Hyneman, Mitchell, Mackenzie, Hughan, Yarker et autres bien connus de la Fraternité font partie aujourd’hui de l’histoire. Le résultat de leurs travaux a été, en grande partie, de placer l’histoire de la Maçonnerie en pleine lumière, où ses enseignements, sa jurisprudence et son rituel ne sont plus des secrets pour les « profanes » qui savent lire entre les lignes.
« Vous avez raison de dire que la Bible est la « grande lumière » de la Maçonnerie européenne et américaine. La conséquence en est que cette conception théistique de Dieu, et de la cosmogonie biblique ont toujours été considérées comme deux de ses pierres d’angle. Sa chronologie paraît être fondée sur la même pseudo-révélation. C’est ainsi que le Dr Dalcho, dans un de ses traités, affirme que les principes de l’Ordre maçonnique furent présentés à la création et lui sont contemporains. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’un pundit comme lui dise que Dieu fut le premier Grand Maître, Adam le second, et que celui-ci initia Eve au Grand Mystère, comme je le suppose que le furent par la suite plus d’une Prêtresse de Cybèle et plus d’une « chevalière » Kadosh. Le révérend Dr Oliver, autre autorité maçonnique, donne fort sérieusement ce qu’on pourrait nommer le procès-verbal d’une Loge où Moise présidait comme Grand Maître, Josué comme Député Grand Maître et Aholiab et Bezaléel comme Grands Surveillants ! Le Temple de Jérusalem, que les archéologues modernes ont démontré être un édifice qui était loin d’avoir l’antiquité qu’on lui attribuait, et qui porte par erreur le nom d’un monarque où l’on reconnaît son caractère mythique, Sol-Om-On (le nom du soleil en trois langues), joue, comme vous le dites fort correctement, un rôle considérable dans le mystère maçonnique. Les fables de cette nature, et la traditionnelle colonisation maçonnique de l’ancienne Egypte, ont fait bénéficier l’Ordre d’une origine illustre à laquelle il n’a aucun droit et devant les quarante siècles de son histoire légendaire, les mythologies de Grèce et de Rome sont insignifiantes. Les théories égyptiennes, chaldéennes et autres, indispensables pour tous ceux qui ont été promoteurs des « hauts degrés », ont eu, chacune, leur courte période de prééminence. Par conséquent la dernière « hache à affûter » a été la féconde mère de la stérilité.
« Nous sommes d’accord tous deux, que les prêtres de l’antiquité avaient leurs doctrines ésotériques et leurs cérémonies secrètes. De la fraternité des Esséniens, elle-même une évolution des Gymnosophes hindous, procédèrent les Solidarités de la Grèce et de Rome, telles que les ont décrites les écrivains dits « païens ». Fondées sur celles-ci, et les copiant en matières de rituel, de signes, d’attouchements et de mots de passe, les corporations du moyen âge se sont développées. De même que les « corporations à livrée » de la ville de Londres, reliques des corps de métiers anglais, les maçons opératifs n’étaient qu’une corporation d’ouvriers, ayant les plus hautes prétentions. Notre terme anglais Mason, constructeur de maison, vient du mot français « Maçon », dérivé de « Mas », ancien mot normand qui veut dire « maison ». De même que les compagnies de Londres donnent, de temps à autre, à des étrangers, la franchise des Livrées, nous voyons les corporations de maçons faire de même. C’est ainsi que le fondateur du Musée d’Ashmole reçut la franchise des Maçons à Warrington dans le Lancashire, en Angleterre, le 16 octobre 1646. L’entrée dans la Fraternité d’hommes comme Elie Ashmole, aplanit le chemin pour la grande « Révolution Maçonnique en 1717 », lors de la naissance de la Maçonnerie SPECULATIVE. Les Constitutions de 1723 et de 1738, par l’imposteur maçonnique Anderson, furent élaborées pour la première Grande Loge des « Maçons libres et acceptés » d’Angleterre, de laquelle dérivent toutes les autres dans le monde d’aujourd’hui.
Ces constitutions factices, écrites par Anderson, furent compilées vers ce temps-là, et pour faire accepter par la société son abject rebut, baptisé histoire, il eut l’audace de dire que presque tous les documents ayant rapport à la Maçonnerie en Angleterre avaient été détruits par les réformateurs de 1717. Fort heureusement, Rebold, Hughan et d’autres ont découvert au British Museum, à la Bodleian Library et dans d’autres institutions publiques, des preuves suffisantes, sous forme d’anciennes charges d’artisans Maçons pour réfuter ces allégations.
Il me semble que les mêmes écrivains ont victorieusement renversé les arguments des deux autres documents qu’on a attribués à la Maçonnerie, c’est-à-dire la fausse charte de Cologne de 1535, et le questionnaire falsifié, attribué à Leylande, l’antiquaire, d’après un manuscrit du roi Henri VI d’Angleterre. Dans celui-ci on parle de Pythagore comme ayant formé une Loge à Crotona, « où il initia beaucoup de Maçons, dont quelques-uns se transportèrent en France où ils en initièrent d’autres, et de là, à la suite des temps, l’art passa en Angleterre ». Sir Christopher Wren, l’architecte de la cathédrale de Saint-Paul, à Londres, souvent appelé le Grand Maître des Franc-Maçons, était tout simplement le Maître ou le Président de la Compagnie des Artisans Maçons de Londres. Si un pareil tissu de fables a pu se mélanger à l’histoire des Grandes Loges qui président aujourd’hui aux trois premiers degrés symboliques, il ne faut pas s’étonner de ce que presque tous les Hauts degrés Maçonniques aient eu le même sort, car on les a appelés avec raison « un mélange incohérent de principes contradictoires ».
II est curieux de noter que la plupart des corps qui les travaillent, tels que le Rite Ecossais, ancien et accepté, le Rite d’Avignon, l’Ordre du Temple, le Rite de Fessler, le Grand Concile des Empereurs de l’Orient et de l’Occident – les Souverains Princes Maçons, etc., etc., sont presque tous des progénitures, des fils d’Ignace de Loyola. Le baron Hundt, le chevalier Ramsay, Tschoudy, Zinnendorf, et beaucoup d’autres qui fondèrent les grades de ces rites, travaillaient d’après les instructions de Général des Jésuites. Le nid où ces hauts degrés sont éclos (et aucun rite Maçonnique n’est plus ou moins à l’abri de leur influence néfaste), était le Collège des Jésuites de Clermont, à Paris.
« Ce Bâtard enfant-trouvé de la Franc-Maçonnerie, le « Rite Ecossais Ancien et Accepté », qui n’a pas été reconnu par les Loges Bleues, fut, à l’origine, l’œuvre du Jésuite le Chevalier Ramsay. Il fut introduit par lui en Angleterre en 1736-1738, pour venir en aide à la cause des Stuarts catholiques. Dans sa forme actuelle de trente-trois degrés, le rite fut réorganisé vers la fin du XVIIIème siècle par une demi-douzaine d’aventuriers Maçons, à Charleston, dans la Caroline du Sud. Deux d’entre eux, Pirlet un tailleur et un maître de danse nommé Lacorne, furent les prédécesseurs appropriés pour préparer la ressuscitation ultérieure que fit un nommé Gourgas, qui remplissait le rôle aristocratique de commis à bord d’un navire faisant le commerce entre New-York et Liverpool. Le Dr Crucefix, autrement dit Goss, l’inventeur de quelques médecines brevetées d’une nature discutable, était à la tête de l’affaire en Angleterre. Les pouvoirs suivant lesquels ces dignes personnages agissaient étaient un document qu’on prétendait avoir été signé à Berlin par Frédéric le Grand, le 1er mai 1786, révisant la Constitution et les Statuts des grades élevés, du Rite Ancien et Accepté. Ce document était un faux impudent et il fallut un protocole des Grandes Loges et des Trois Globes de Berlin, pour prouver surabondamment que tout cet arrangement était faux d’un bout à l’autre. En vertu des prétentions de ce document fictif, le Rite Ancien et Accepté a escroqué aux frères confiants de l’Amérique et de l’Europe, des milliers de dollars, pour la plus grande honte et le discrédit de l’humanité.
« Les Templiers modernes, auxquels vous vous référez dans votre lettre, ne sont que des geais parés de plumes de paon. Le but que se proposent les Templiers Maçons est d’instaurer une attitude sectaire dans la Maçonnerie ou plutôt de la christianiser et d’en faire une fraternité qui admettrait les Juifs, les Parsis, les Mahométans, les Bouddhistes, en somme des fidèles de toutes les religions, qui professent la doctrine d’un dieu personnel et l’immortalité de l’esprit. Suivant la croyance d’une section, sinon de tous les Israélites faisant partie de l’Ordre en Amérique, l’Ordre du Temple c’est le Jésuitisme.
« Il semble étrange, aujourd’hui que la croyance en un Dieu personnel est en train de s’éteindre, et que même les théologiens ont transformé leur divinité en une chose indéfinissable, impossible à décrire, qu’il y en ait encore qui s’opposent à l’acceptation générale du sublime panthéisme oriental primitif, de Jacob Boehme et de Spinoza. On chante encore souvent dans la Grande Loge et les dépendances de cette juridiction et d’autres, l’antique doxologie avec son Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, pour le plus grand déplaisir des Israélites et des frères libres penseurs, qu’on insulte de cette manière, sans nécessité. Cela n’aurait jamais lieu en Inde où la grande lumière de la Loge serait le Koran, le Zend-Avesta, ou un des Védas. L’esprit sectaire chrétien dans la Maçonnerie doit être aboli. Il y a aujourd’hui des Grandes Loges en Allemagne qui n’admettent pas qu’on initie des Juifs, ou qu’on accepte dans leur juridiction des Israélites de pays étrangers comme frères. Les Maçons français, toutefois, se sont insurgés contre cette tyrannie et le Grand Orient de France permet maintenant qu’on reçoive dans l’Ordre des athées et des matérialistes. C’est un opprobre à la réputation d’universalité de la Maçonnerie que les frères français soient aujourd’hui mis à l’index.
Malgré ses nombreux défauts – car la Maçonnerie spéculative, après tout, est humaine, et par conséquent faillible – aucune autre institution n’a fait autant qu’elle, et n’est encore capable de si grandes choses dans l’avenir pour le progrès humain, politique et religieux. Au siècle dernier les Illuminés enseignaient d’un bout à l’autre de l’Europe « paix à la chaumière et guerre au palais ». Au siècle dernier les Etats-Unis furent délivrés de la tyrannie de la mère patrie plus qu’on ne pourrait le croire par l’action des Sociétés Secrètes. Washington, Lafayette, Franklin, Jefferson, Hamilton étaient Maçons. Et au XIXème siècle ce fut le Grand Maître Garibaldi, 33°, qui fit l’unité de l’Italie, agissant d’accord avec l’esprit des frères fidèles, suivant les principes des Maçons, ou plutôt des carbonari, « liberté, égalité, humanité, indépendance, unité », enseignés déjà depuis des années par le frère Joseph Mazzini.
La Maçonnerie spéculative a encore beaucoup à faire. Il faut accepter la femme comme collaboratrice de l’homme dans la lutte pour la vie, ainsi que les maçons hongrois l’ont fait dernièrement, en initiant la comtesse Haideck. Un autre point important serait de reconnaître pratiquement la fraternité de l’humanité en ne refusant personne à cause de sa couleur, sa race, son rang social ou ses croyances. Les hommes de couleur ne devraient pas être, en théorie, seulement les frères des blancs. Les Maçons de couleur qui ont été dûment et régulièrement initiés, demandent à être admis dans toutes les Loges américaines, et s’en voient refuser l’entrée. Puis il faut gagner l’Amérique du Sud à participer aux devoirs de l’humanité.
Si la Maçonnerie est, ainsi qu’elle le prétend, une science progressive, et une école de religion pure, elle doit toujours être à l’avant-garde de la civilisation et non pas à l’arrière-garde. Si elle ne constitue qu’un effort empirique, un projet informe de l’humanité pour résoudre les plus profonds problèmes de la race, sans faire plus, qu’elle abandonne la place à de plus aptes successeurs, un de ceux, peut-être, que vous et moi connaissons, un conseiller qui a travaillé avec les chefs de l’Ordre, au moment de ses plus grands triomphes, en leur soufflant à l’oreille comme faisait le démon de Socrate.
Bien à vous
CHARLES SOTHERAN.
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