L’ÉGLISE : OÙ EST-ELLE ? – partie 4
Sans soupçonner le moins du monde qu’elle travaillait pour le bien-être futur de ses ennemis, les spirites, l’Eglise en admettant, il y a quelques vingt ans, des Mousseaux et de Mirville comme biographes du Diable, et en leur donnant son approbation, a tacitement confessé sa collaboration littéraire.
À en juger par leurs titres ronflants, M. le Chevalier Gougenot des Mousseaux et son ami et collaborateur, le Marquis Eudes de Mirville, doivent être des aristocrates pur-sang, tout en étant aussi des écrivains de talent et de haute érudition. S’ils n’abusaient pas des doubles points d’exclamation à la suite de chaque injure contre Satan et ses adorateurs, leur style serait impeccable. Quoi qu’il en soit, leur croisade contre l’ennemi de l’humanité fut acharnée et dura plus de vingt ans.
Avec les catholiques accumulant les phénomènes psychologiques pour arriver à prouver l’existence d’un diable personnel d’une part ; et de l’autre le comte de Gasparin, ancien Ministre de Louis-Philippe collectionnant des volumes de faits pour prouver le contraire, les spirites de France ont contracté une dette éternelle de gratitude envers les deux adversaires. L’existence d’un univers spirituel, peuplé d’êtres invisibles, est maintenant démontré sans conteste. Ils ont réuni la quintessence des preuves puisées dans les annales historiques, en fouillant dans les plus anciennes bibliothèques. Toutes les époques, depuis celle d’Homère, jusqu’à nos jours, ont fourni des matériaux précieux à ces auteurs infatigables. En voulant prouver l’authenticité des miracles exécutés par Satan avant l’ère chrétienne, et au moyen âge, ils n’ont réussi qu’à jeter une base solide pour l’étude des phénomènes dans nos temps modernes.
Bien que des Mousseaux fut un enthousiaste ardent mais intransigeant, il se transforme inconsciemment en un démon tentateur, ou, comme il aime à qualifier le Diable – en « Serpent de la Genèse ». Dans son désir de prouver dans toute manifestation la présence du Malin, il ne réussit qu’à démontrer que le Spiritisme et la Magie ne sont pas nouveaux en ce bas monde, mais que ce sont de très anciens frères jumeaux, dont l’origine doit être recherchée dans l’enfance des anciennes nations de l’Inde, de la Chaldée, de la Babylonie, de l’Egypte, de la Perse et de la Grèce.
Il prouve l’existence des « esprits », que ceux-ci soient des anges ou des démons, avec une telle clarté d’argumentation et de logique, et par de telles preuves historiques irréfutables et authentifiées, qu’il ne reste plus grand chose à faire pour les auteurs spirites qui viendraient après lui. Il est fort regrettable que les savants, qui ne croient ni au diable ni aux esprits soient enclins à tourner en ridicule les ouvrages de M. des Mousseaux sans les lire, car ils contiennent beaucoup de faits du plus haut intérêt scientifique !
Nous ne devons pas nous attendre à autre chose dans notre siècle d’incrédulité, puisque Platon, il y a vingt-deux siècles, se plaignait déjà de la même chose. « Moi aussi, s’écrie-t-il dans son Euthyphron, lorsque je disserte en assemblée publique sur les choses divines, et que je leur prédis ce qui va arriver, ils me taxent de fou ; et quoique tout ce que je leur ai prédit se soit réalisé, ils envient tous les hommes comme moi. Cependant il ne faut pas y faire attention, mais poursuivre notre route. »
Il est évident que ces auteurs modernes ont largement puisé dans les ressources littéraires du Vatican et celles d’autres dépôts du savoir de la catholicité. Lorsqu’on a sous la main de tels trésors – manuscrits originaux, papyrus, et livres dérobés aux plus riches bibliothèques païennes ; vieux traités sur la magie et l’alchimie ; annales des procès de sorcellerie et les jugements qui ont condamné les accusés à la question, à la torture et au bûcher, il est aisé de remplir des volumes avec des accusations contre le Diable. Nous sommes bien fondés pour affirmer que des centaines d’ouvrages les plus précieux sur les sciences occultes, qui sont condamnés à être pour toujours cachés aux yeux du public ont été attentivement lus et étudiés par les privilégiés ayant accès à la Bibliothèque du Vatican. Les lois de la nature sont les mêmes pour le sorcier païen que pour le saint catholique ; et l’un peut produire un « miracle » aussi aisément que l’autre, sans intervention quelconque de Dieu ou du diable.
À peine les manifestations [spirites] commencèrent-elles à attirer l’attention de l’Europe, que le clergé jeta le cri d’alarme que son ennemi traditionnel avait réapparu sous un autre nom, et alors on commença à entendre parler de « miracles divins » dans différents endroits isolés les uns des autres. Au début ils eurent lieu chez des individus d’humble extraction, qui prétendirent qu’ils étaient produits par la Vierge Marie, les saints et les anges ; d’autres, d’après le clergé, commencèrent à souffrir d’obsession et de possession, car il fallait que le Diable eût sa part de renommée, de même que la Divinité. Mais, voyant que, malgré les avertissements, les phénomènes indépendants, ou soi-disant spirites, allaient en augmentant, et que ces manifestations menaçaient de renverser les dogmes solidement établis de l’Eglise, une nouvelle extraordinaire vint, tout à coup, jeter la consternation dans le monde entier. Une communauté tout entière fut possédée du Diable en 1864. Morzine, avec ses terribles histoires et ses démoniaques ; Valleyres, avec les récits de ses manifestations bien authentifiées de sorcellerie, et ceux du Presbytère de Cideville glacèrent le sang dans les veines de tous les bons catholiques.
Il est curieux de noter, et la question a été mainte et mainte fois posée, pourquoi les « miracles divins » et la plupart des cas d’obsession sont-ils strictement confinés aux pays et aux diocèses catholiques Romains ? Pourquoi, depuis la Réforme, n’y a-t-il pas eu un seul « miracle » divin, dans un pays protestant ? Il est tout naturel que la réponse catholique ait été que ces derniers sont peuplés d’hérétiques et, par conséquent, qu’ils sont abandonnés de Dieu. Pourquoi alors, n’y a-t-il pas plus de miracles d’Eglise en Russie, où la religion ne diffère de la religion catholique Romaine que dans les formes rituelles extérieures, ses dogmes fondamentaux étant les mêmes, sauf en ce qui concerne la procession du Saint-Esprit ? La Russie possède ses propres saints, ses reliques thaumaturgiques et ses images miraculeuses. Saint Mitrophane de Voroneg est un faiseur de miracles authentique mais ses miracles se limitent à la guérison ; et quoique des centaines de malades aient été guéris par la foi, que l’ancienne cathédrale soit remplie d’effluves magnétiques, et que des générations entières continuent à avoir foi en son pouvoir, et les malades à être guéris, on n’entend jamais parler en Russie, d’apparitions de la Madone, de lettres écrites par elle, ou de ses statues parlantes des pays catholiques. Pourquoi en est-il ainsi ? Pour la simple raison que les empereurs Ont formellement défendu ce genre de choses. Le Tzar, Pierre le Grand arrêtait net tout miracle « divin » apocryphe d’un froncement de ses augustes sourcils ; il déclara qu’il ne voulait entendre parler de faux miracles, attribués aux saintes icônes (images des saints), et ils disparurent à jamais (30).
On relate des cas isolés et indépendants de phénomènes produits par certaines images dans le siècle dernier le dernier fut celui du saignement de la joue de la Vierge, lorsqu’un soldat de Napoleon lui sabra le visage. Ce miracle qu’on prétend avoir eu lieu en 1812, pendant l’invasion de la Grande Armée, fut le dernier à être enregistré (31).
Mais depuis lors, et bien que les trois empereurs successifs aient été des hommes très pieux, leur volonté a été respectée, et les images des saints se sont tenues coites, et on n’en parle guère si ce n’est en relation avec le culte religieux. En Pologne, cette terre archi-ultramontaine, il y eut, à diverses reprises, des tentatives désespérées de production de miracles. Elles furent étouffées dès le début, la police ayant l’œil ouvert pour les réprimer, car les miracles catholiques en Pologne, mis en avant par les prêtres, étaient généralement suivis d’une révolution politique, de massacre et de guerre.
Nous pouvons donc inférer que si, dans un pays, les miracles divins peuvent être arrêtés par les lois civiles et militaires, et que dans un autre, ils n’ont jamais lieu, il faut chercher l’explication de ces faits dans une cause naturelle, au lieu de les attribuer à Dieu ou au diable. À notre avis – s’il a une valeur quelconque – tout le secret réside en ceci : le clergé russe ne se soucie pas d’impressionner ses ouailles, dont la piété sincère et forte n’a pas besoin de miracles ; il est persuadé que rien n’est mieux calculé pour semer dans les masses le doute et le scepticisme qui finit par dégénérer en athéisme. De plus, le climat s’y prête moins et le magnétisme de l’ensemble de la population est trop positif, trop sain, pour engendrer des phénomènes indépendants ; par conséquent la fraude ne prendrait pas. D’un autre côté, ni le clergé protestant d’Allemagne, ni celui d’Angleterre, ni même celui d’Amérique, n’ont eu accès aux Bibliothèques secrètes du Vatican, depuis l’époque de la Réformation. Par conséquent ce ne sont tous que de piètres acteurs pour la magie d’Albertus Magnus (Albert le Grand).
Si l’Amérique est inondée de médiums et de sensitifs, cela tient d’une part, à l’influence climatérique et surtout aux conditions physiologiques de la population. Depuis l’époque de la sorcellerie de Salem, il y a environ 200 ans, lorsque les colons, plutôt clairsemés, portaient dans leurs veines un sang pur et non adultéré, on n’entendit presque jamais parler « d’esprits » ou de « médiums jusqu’en 1840 (32). Les phénomènes firent alors leur apparition en premier lieu chez les Shakers ascétiques et exaltés, chez lesquels les besoins religieux, les coutumes particulières, la pureté morale de la vie, et la chasteté physique, les portaient à produire des phénomènes indépendants de nature psychologique aussi bien que physique. Depuis l’an 1492 des centaines de mille, que dis-je, des millions d’individus de tous climats et de toutes sortes de coutumes et de constitutions ont envahi l’Amérique du Nord, et se mariant entre eux ont considérablement changé le type physique de ses habitants. Dans quel pays du monde la constitution féminine peut-elle être comparée à cette constitution délicate, nerveuse et sensitive, des femmes des Etats-Unis ? À notre arrivée dans ce pays nous avons été frappée de la transparence délicate du teint chez les deux sexes. Comparez un garçon ou une fille travaillant dans une fabrique irlandaise, à un spécimen de famille américaine authentique. Regardez leurs mains. L’un travaille aussi dur que l’autre ; ils sont du même âge, et paraissent aussi sains l’un que l’autre ; néanmoins tandis que les mains des uns après une heure de savonnage laisseront voir une peau à peu près aussi douce que celle d’un jeune crocodile, celle des autres malgré un travail constant permet de voir circuler le sang sous la peau fine et délicate. Ne nous étonnons donc pas, bien que l’Amérique soit la serre des êtres sensitifs, que le clergé en général, impuissant à produire des miracles divins ou non, nie la possibilité des phénomènes autres que ceux qui sont le résultat de fraudes et de tours de passe-passe. Il est tout naturel aussi que les prêtres catholiques, parfaitement au courant de l’existence de la magie et des phénomènes spirites, qui y croient tout en ayant une crainte instinctive de leurs conséquences, essaient de tout attribuer à l’action du diable.
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