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Hermès Trismégiste à Tat : Le Noùs universel ou l’Esprit sanctifiant

  1. Hermès : Le Noùs, ô Tat, procède de l’Être même de Dieu, pour autant que l’on puisse parler de l’Être de Dieu ; quoi qu’il en soit, Seul le Noùs se connaît lui-même intégralement.
  2. C’est pourquoi le Noùs n’est pas distinct de l’Être de Dieu ; il émane de cette Source, comme la lumière émane du Soleil.
  3. Le Noùs des hommes est bon : c’est pourquoi certains hommes sont des dieux ; leur état humain est très proche de l’état divin. Le Bon Démon a donc nommé les dieux, hommes immortels, et les hommes, dieux mortels. Chez les êtres dépourvus de raison, le Noùs est la nature. Là où il y a une âme, il y a un Noùs, de même que partout où il y a la vie, il a une âme. Mais l’âme des êtres dépourvus de raison n’est que vie sans Noùs. Or le Noùs est le Bienfaiteur des âmes humaines, Il les travaille et les forme en vue du Bien.
  4. Chez les êtres dépourvus de raison, le Noùs agit en accord avec le caractère naturel ; dans les âmes des hommes, cependant, Il agit en opposition.
  5. Souffrance et désir tourmentent l’âme dès son entrée dans le corps ; en effet souffrance et désir se répandent dans le corps densifié comme un feu, où sombre l’âme, submergée.
  6. Si le Noùs peut prendre la direction de l’âme, il projette sa lumière sur elle et s’oppose ainsi à ses penchants naturels. De même qu’un bon médecin cautérise ou retranche du corps ce qui est malade, ainsi le Noùs fait souffrir l’âme, en extirpant la convoitise, cause de son état morbide.
  7. La grande maladie de l’âme provient de ce qu’elle renie Dieu, de là son penser erroné qui fait naître le mal sans rien susciter de bon. C’est pourquoi, en combattant la maladie, le Noùs redonne le Bien à l’âme comme le médecin rend la santé au corps.
  8. Les âmes humaines que ne guide pas le Noùs sont dans la même situation que les animaux dépourvus de raison. En effet, le Noùs agit en accord avec elles et laisse libre cours à leurs désirs, dont la violence les entraîne et les maintient dénuées de raison. Ainsi, comme les êtres dépourvus de raison, ne cessent-elles de s’abandonner à leurs passions et convoitises débridées, et elles ne sont jamais rassasiées de leurs péchés ; or les effets déraisonnables des passions et des désirs sont un mal incommensurable.
  9. Dieu a placé ces âmes sous l’implacable rigueur de la Loi, afin qu’elles deviennent conscientes de leur méchanceté.
  10. Tat : Tout cela, ô Père, n’est-il pas en contradiction avec ce que tu m’as déjà dit du Destin ? Si un homme est prédestiné à commettre adultère, sacrilège ou tout autre crime, sera-t-il donc puni alors qu’il n’agit que sous l’impérieuse contrainte de la Fatalité ?
  11. Hermès : Tout, mon fils, est l’œuvre du Destin et rien de ce qui concerne les choses matérielles, ni bien ni mal, n’advient en dehors de lui. C’est également par le Destin que quiconque accomplit le beau et le bien en éprouve les conséquences ; c’est pourquoi chacun agit et acquiert l’expérience selon la nature de ses actes.
  12. Mais laissons le péché et le Destin, dont nous nous sommes déjà entretenus. Parlons maintenant du Noùs : de ses pouvoirs, de la façon dont il opère différemment dans les hommes et dans les êtres dépourvus de raison, chez qui ses effets bienfaisants ne peuvent se manifester tandis qu’Il éteint les passions et les désirs des hommes. Parmi ces derniers, il faut distinguer ceux qui possèdent le Noùs et ceux qui n’y sont pas reliés. Tous les hommes sont soumis au destin, soumis à la naissance et au changement, qui en sont le commencement et la fin.
  13. Tous les hommes subissent donc les impératifs de leur destinée, mais ceux qui suivent la raison et que guide le Noùs ne les subissent pas de la même façon ; comme ils se sont détachés de ce qui est mauvais, ils ne les éprouvent pas comme un mal.
  14. Tat : Que veux-tu donc dire, Père : celui qui commet l’adultère n’est-il pas mauvais ? Le meurtrier n’est-il pas mauvais ? Et tous les autres non plus ?
  15. Hermès : Mon fils, celui qui a la raison pour guide connaîtra la souffrance liée à l’adultère et à la mort comme l’adultère et le meurtrier bien qu’il ne commette ni adultère ni meurtre. Il est impossible d’échapper au changement non plus qu’à la naissance : mais qui possède le Noùs peut se libérer du mal.
  16. C’est pourquoi, mon fils, j’ai écouté de tout temps la parole du bon Démon. S’il l’avait écrite, il aurait rendu un grand service au genre humain. Car Lui seul, mon fils, pénétrant toutes choses comme Fils unique de Dieu, a prononcé des paroles véritablement divines. Ainsi je l’entendis une fois dire que tout le créé est un, en particulier les êtres incarnés, dotés d’intelligence, et que nous vivons d’une force potentielle, d’une force active, et du principe d’éternité. C’est pourquoi le Noùs est bon, de même que l’âme qui en émane.
  17. En conséquence, les choses de l’Esprit ne sont divisées, et le Noùs, qui est l’âme de Dieu et règne sur toutes choses, peut accomplir ce qu’Il veut. Réfléchis à cela, et rapporte ce que je viens de dire à la question que tu m’as posée auparavant sur le Destin et le Noùs. Si tu renonces à la vaine polémique, tu comprendras, mon fils, que le Noùs, l’Âme de Dieu, règne en vérité sur tout : sur le Destin, sur la loi, sur le reste, et que rien ne Lui est impossible ; il peut soustraire l’âme humaine au Destin, comme l’y soumettre si elle manque à son devoir. Telles sont les excellentes paroles qu’a prononcées le Bon Démon.
  18. Tat : Ce sont des paroles divines, vraies et lumineuses, Père. Mais veuille encore m’éclairer sur ce qui suit : Tu as dit que le Noùs des êtres dépourvus de raison agit selon leur nature et en accord avec leurs instincts. Je pense que l’instinct des êtres dépourvus de raison est passion (pathos). Si le Noùs opère en accord avec les instincts et que ce sont là des passions, le Noùs ne devient-il pas lui aussi passion, puisqu’il est affecté par le pathos ?
  19. Hermès : Très bien, mon fils, Ta question est subtile, et il est juste que j’y réponde. Tout ce qui, dans le corps, est immatériel est soumis au pathos (souffrance) et est, au sens strict, lui-même passion (pathos). Tout ce qui engendre le mouvement est immatériel. Tout ce qui est mû est corps. L’immatériel est lui-même mû par le Noùs et ce mouvement est passion (pathos). Les deux sont donc soumis à la souffrance (pathos), aussi bien ce qui engendre le mouvement que ce qui est mû, le premier parce qu’il impose le mouvement, le deuxième parce qu’il est soumis à l’impulsion du mouvement. Lorsque le Noùs se détache du corps, il se détache aussi de la souffrance (pathos, passion). Il vaut peut-être mieux dire, mon fils, que rien n’est sans pathos (souffrance), que tout y est soumis. Le terme « pathos » (souffrance) ne correspond en rien à « souffrance subie ». Le premier concept est actif, le second est passif. Les corps ont aussi une activité propre. Ou ils sont sans mouvement, ou ils sont mus. Dans les deux cas, il y a pathos (souffrance).
  20. L’immatériel, toujours poussé à l’action, est par conséquent soumis à la souffrance. Mais ne te laisse pas tromper par ces mots : force active et pathos (souffrance) sont une seule et même chose. Mais rien n’empêche d’employer le terme le plus exact et le plus approprié.
  21. Tat : Père, Ton explication est très claire.
  22. Hermès : Pense ensuite, mon fils, que c’est à l’homme seul parmi les êtres mortels que Dieu a fait un double don : le Noùs et la Parole, lesquels équivalent à l’immortalité. Si l’homme emploie ces deux dons de la juste manière, il ne différera en rien des immortels. Mieux, il se libérera du corps et sera, par ces dons, admis au rang des dieux et des bienheureux.
  23. Tat : N’y a-t-il pas d’autres êtres vivants qui utilisent la parole, Père ?
  24. Hermès : Ils disposent seulement du son, de la voix. La Parole, le langage, diffère beaucoup de la voix, car tous les hommes ont en commun la Parole, mais chaque être vivant a sa propre voix, ou son.
  25. Tat : Mais la langue des hommes ne diffère-t-elle pas selon les peuples ?
  26. Hermès : Les langues diffèrent en effet, mon fils, mais l’humanité est une. La Parole aussi est une. Lorsqu’elle est traduite d’une langue dans une autre, elle demeure la même, aussi bien en Égypte, en Asie ou en Grèce. Il me semble, mon fils, que tu ne comprends pas encore la merveille et la puissante signification de la Parole. Le Dieu bienheureux, le Bon Démon, a dit que l’âme est dans le corps, que le Noùs est dans l’âme, que la Parole est dans le Noùs, et que Dieu est le Père de tout. La Parole est donc l’Image et le Noùs de Dieu, le corps est l’image de l’Idée et l’Idée est l’image de l’âme.
  27. Ainsi ce que la matière a de plus subtil est l’air (l’éther), ce que l’air a de plus subtil est l’âme, ce que l’âme a de plus subtil est le Noùs, et ce que le Noùs a de plus subtil est Dieu.
  28. Dieu entoure et pénètre tout, le Noùs entoure l’âme, l’âme entoure l’air (l’éther), l’air entoure la matière.
  29. Le Destin, la Providence et la Nature sont des instruments de l’Ordre cosmique et de l’ordonnance de la matière. Tout ce qui est doté d’esprit est principe, et le principe de toute chose est identique. Cependant, chacun des corps qui compose l’Univers est multiple par nature : la caractéristique des corps composés est de conserver invariablement leur essence tandis qu’ils passent d’une forme dans l’autre.
  30. De plus, les corps composés ont un nombre qui leur est propre. Sans ce nombre rien ne pourrait être constitué, ni assemblé, ni dissocié ; les unités engendrent le nombre qui rend ces corps multiples, et quand le nombre se décompose, elles réabsorbent les parties constituantes, tandis que la matière demeure simple et une.
  31. Eh bien, ce Monde entier, cette grande Divinité à l’image de Celui qui est encore plus grand, qui ne fait qu’un avec Lui et qui garde l’Ordre et la Volonté du Père, est la plénitude de la vie. Il n’est rien en Lui, soit dans sa totalité, soit en une seule de ses parties, qui n’ait la vie, et cela tout au long de la marche de retour séculaire que le Père a ordonnée. Dans le monde, il n’y eut jamais, il n’y a pas et il ne saurait y avoir une chose comme la mort.
  32. Car le Père veut que le Monde soit vivant aussi longtemps qu’il conserve sa cohésion ; c’est pourquoi il est nécessairement Dieu.
  33. Comment serait-il possible, mon fils, qu’existât en Dieu, en Lui qui est l’image de l’Univers, en Lui qui est plénitude de la vie, une chose comme la mort ? Car la mort est décomposition, et la décomposition, anéantissement. Comment penser qu’une partie de ce qui est incorruptible puisse se décomposer, ou que quelque chose de Dieu puisse être anéanti ?
  34. Tat : Père, les êtres vivants qui sont en Lui et une partie de Lui, ne meurent-ils pourtant pas ?
  35. Hermès : ne t’exprime pas ainsi, mon fils, car ce serait te méprendre sur les faits. Les êtres vivants ne meurent pas, mais leurs corps, qui sont composés, se dissocient. Cette dissociation n’est pas la mort mais la fin d’une cohésion. En réalité cette décomposition ne signifie pas destruction mais possibilité d’un avenir nouveau, d’un renouvellement. Car quelle est la force active de la vie ? N’est-ce pas le mouvement ? Et qu’y a-t-il qui soit sans mouvement sur terre ? Rien, mon fils.
  36. Tat : Mais alors, tu ne considères pas la Terre comme sans mouvement, Père ?
  37. Hermès : Non, mon fils ; elle seule est à la fois multiple dans son mouvement et pourtant durable. Ne serait-il pas risible de supposer que la Mère nourricière de l’Univers, qui fait naître et croître toute chose, soit sans mouvement ? Car sans mouvement rien ne peut naître. Il est insensé de demander, comme tu le fais, si la quatrième partie du Monde est active, car un corps sans mouvement ne signifie rien d’autre qu’un corps inactif.
  38. Sache donc, mon fils que tout ce qui est dans le monde, absolument tout, est mû, soit pour croître, soit pour décroître. Ce qui est en mouvement vit, et la sainte Loi veut que rien de ce qui vit ne demeure semblable à lui-même, donc ne reste inchangé. Car, vu dans sa totalité, le monde est sans mouvement, mais toutes ses créations changent, sans toutefois périr ou être anéanties ; ce sont les mots, les noms qui jettent l’homme dans la confusion et l’inquiétude.
  39. Car la vie n’est pas naissance mais conscience, et le changement n’est pas mort mais oubli.
  40. Considéré ainsi, tout est immortel : la matière, la vie, le souffle, l’âme, l’esprit, l’intelligence, l’instinct, tout ce qui constitue chaque être vivant.
  41. En ce sens, chaque être vivant est immortel, mais plus que tout autre, celui qui est en état de recevoir Dieu et de s’unir à Lui. Car c’est le seul parmi les êtres vivants avec lequel la Divinité commerce. Elle lui prédit l’avenir de diverses façons, la nuit par les songes, le jour par des signes : par les oiseaux, les entrailles, l’air, le chêne, de sorte qu’il est donné à l’homme de connaître le passé, le présent et l’avenir.
  42. Sois attentif aussi, mon fils, au fait que chaque être vivant ne séjourne que dans une partie du monde : les habitants de l’eau, dans l’eau, ceux de la terre, sur la terre ferme, les bêtes ailées, dans l’air. L’homme cependant, a commerce avec tous les éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu, et même le ciel. Il entre en contact avec lui et le perçoit avec une connaissance et une compréhension croissantes.
  43. Dieu entoure et pénètre tout, car Il est Lui-même aussi bien la force active que la force passive de l’Univers. C’est pourquoi il n’est point difficile de Le comprendre.
  44. Si tu souhaites approcher Dieu en pensée, alors contemple l’ordre du monde et sa beauté. Contemple la nécessité de tout ce que tu perçois ainsi, et la Providence qui règne sur le passé et le présent. Vois comme la matière est pleine de vie, et comment le mouvement de cette Divinité ineffable œuvre en tout ce qui est beau et bon : dieux, démons, hommes.
  45. Tat : Mais ce sont là les effets d’une force, Père !
  46. Hermès : Si ce sont seulement les effets d’une force, mon fils, alors, qui donc la met en œuvre. Une quelconque divinité ? Ne vois-tu pas que, de même que le ciel, la terre, l’eau et l’air sont des parties du monde, de même la vie et l’immortalité, le sang, le destin, la providence, la nature, l’âme, l’esprit sont des aspects de Dieu, et que la pérennité de tout ceci est nommée Bien. Il n’est donc rien, ni dans le présent, ni dans le passé, où Dieu ne soit présent.
  47. Tat : Dieu est-il dans la matière, père ?
  48. Hermès : Si la matière existait en dehors de Dieu, mon fils, quelle place voudrais-tu lui donner ? Car tant qu’elle n’aurait pas été mise en activité, que serait-elle d’autre qu’une masse confuse ? Et si elle doit être mise en activité, par qui le serait-elle ? Car nous avons dit que les forces actives sont les créations de Dieu. De qui tous les êtres vivants reçoivent-ils la vie ? À qui les immortels doivent-ils leur immortalité ? Qui provoque le changement de tous ce qui est changeant ?
  49. Que tu parles de la matière, ou du corps, ou du principe des choses, sache que ce sont-là des effets de la Force de Dieu ; l’effet de la force dans la matière forme la matérialité ; l’effet de la force dans les corps forme le corporel ; l’effet de la force dans le principe, détermine l’essence. Tout ceci est dieu, l’Univers.
  50. Il n’est rien dans l’Univers qui ne soit Dieu. C’est pourquoi les concepts de grandeur, de lieu, de propriété, de forme ou de temps ne permettent pas de décrire Dieu ; car Dieu est l’Univers et, en tant que tel, il est tout et renferme tout. Adore cette parole, mon fils et vénère-la : il n’y a qu’une seule religion, qu’une seule façon de servir et d’honorer Dieu, c’est de ne pas faire le mal.