Hérésies chrétiennes primitives et sociétés secrètes – Partie 7
Il ne sera pas sans intérêt de lire ce que John Yarker Jr. a à dire au sujet de quelques sociétés secrètes modernes chez les Orientaux. « La ressemblance la plus proche des Mystères Brahmaniques, se voit probablement dans les forts anciens « Sentiers » des Derviches, qui sont généralement régis par douze officiers, la plus ancienne « Cour » dirigeant les autres par droit d’antériorité. Ici, le maître de la « Cour » est appelé Sheik et il a sous ses ordres ses députés, les « Caliphes », ou successeurs, qui peuvent être fort nombreux (comme, par exemple, dans le degré breveté du Maître Maçon). L’ordre est divisé en au moins quatre colonnes, piliers ou degrés. Le premier pas est celui de « l’Humanité », qui présuppose l’observation de la Loi écrite, et qui est « l’annihilation en le Sheik ». Le second est celui du « Sentier », dans lequel le « Murid », ou disciple acquiert les pouvoirs spirituels et l’ « auto-annihilation dans le Pir » ou fondateur du « Sentier ». Le troisième degré est appelé « La Connaissance » et le « Murid » est supposé s’inspirer dans ce qu’on nomme « l’annihilation dans le Prophète ». Le quatrième degré le conduit jusqu’à Dieu, et lorsqu’il devient une partie de la Divinité il La voit en toute chose. Le premier et le second degré ont été divisés en subdivisions modernes, qui sont « Intégrité » ; « Vertu » ; « Tempérance » ; « Bienveillance ». Après cela le Sheik lui confère le grade de « Caliphe » ou Maître Honoraire, car, dans leur langage mystique « l’homme doit mourir avant que le saint puisse naître. » On voit que ce genre de mysticisme est applicable au Christ, comme fondateur d’un « Sentier ».
À cela l’auteur ajoute ce qui suit, au sujet des Derviches Bektash, qui « souvent initièrent les Janissaires. Ils portent sur eux un petit cube de marbre tacheté de sang. La cérémonie se passe comme suit : Une année de probation est exigée avant d’être reçu, pendant laquelle de faux secrets sont donnés pour éprouver le candidat ; il a deux parrains, et on lui enlève tous métaux et même ses habillements ; une corde est alors faite avec de la laine de mouton pour lui mettre autour du cou, et lui ceindre les reins ; il est conduit au centre d’une chambre carrée, il est présenté comme esclave, et on l’assoit sur une grande pierre avec douze dentelures ; ses bras sont croisés sur la poitrine ; son corps est incliné en avant, ses orteils droits étendus par-dessus le pied gauche ; après diverses prières, on le place d’une façon particulière, sa main placée d’une manière spéciale dans celle du Sheik, qui répète un verset du Koran : « Ceux qui en te donnant la main, te font un serment, le jurent à Dieu, car la main de Dieu est placée dans la leur ; quiconque violera ce serment, le fera à ses risques et périls, et celui qui demeure fidèle, recevra de Dieu une magnifique récompense. » Leur signe consiste à placer la main sous le menton, peut-être en souvenir de leur vœu. Tous font usage du double triangle. Les Brahmanes inscrivent leur trinité dans leurs angles ; ils ont également le signe de détresse employée par les Maçons de France (804) ».
Dès le moment où le premier mystique trouva le moyen de communiquer avec le monde des êtres invisibles, entre la sphère de la matière et celle de l’esprit pur, il conclut qu’abandonner cette science mystérieuse à la profanation des masses, serait la perdre. Son abus pourrait entraîner l’humanité à la destruction rapide ; ce serait laisser jouer des enfants avec des produits explosifs, et leur fournir des allumettes. Le premier adepte autogène n’initia que quelques élus, et garda le silence envers la multitude. Il reconnut son Dieu et sentit que l’Etre sublime était au-dedans de lui. L’ « Atman », le « Soi » (805c1) (805c2), le puissant Seigneur et Protecteur, du moment que l’homme l’eût connu comme le « Je suis », le « Ego Sum », le « Asmi », donne la preuve silencieuse de tout son pouvoir à celui qui était capable de reconnaître la voix petite silencieuse. Depuis l’époque de l’homme primitif décrit par le premier poète Védique, jusqu’aux temps modernes, il n’y a pas eu un seul philosophe digne de ce nom, qui n’ait porté dans le silencieux sanctuaire de son cœur, la sublime et mystérieuse vérité. S’il était initié, il l’apprit comme une science sacrée ; s’il ne l’était pas, alors, de même que Socrate se répétait à lui-même et à tous ses semblables, la noble injonction : « Homme, connais-toi toi-même », il réussit à reconnaître le Dieu en lui. « Vous êtes des dieux », s’écrie le Roi-Psalmiste, et nous voyons que Jésus rappelle aux Scribes que l’expression « Vous êtes des dieux », s’adressait à d’autres hommes mortels, et qu’il réclamait pour lui le même privilège sans blasphème (806). Et voici que Paul, écho fidèle, tout en affirmant que nous sommes tous « le temple du Dieu vivant (807) », ajoute prudemment, qu’après tout ces choses n’intéressent que les « sages », et qu’il n’est pas « légitime » d’en parler.
Acceptons, par conséquent, l’invite, et notons simplement que même à travers toute la phraséologie barbare et tourmentée du Codex Nazaraeus, on retrouve la même idée. Comme une lame de fond, rapide et claire, elle coule sans mélanger sa pureté cristalline avec la vase des lourdes vagues du dogmatisme. Nous le constatons dans le Codex, de même que dans les Védas, dans l’Avesta ; aussi bien dans l’Abhidarma, les Sânkhya Sûtras de Kapila que dans le Quatrième Evangile. Nous ne pouvons atteindre le « Royaume des Cieux » que si nous nous unissons indissolublement avec notre Rex Lucis, le Seigneur de Splendeur et de Lumière, notre Dieu Immortel. Il faut premièrement conquérir l’immortalité et « prendre le Royaume des Cieux par la force », qui est offert à notre être matériel. « Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre ; le second homme est le Seigneur venant du ciel… Voici, je vous dis un mystère », dit Paul() (I Corinthiens, XV, 47). Dans la religion de Sakya-Muni, que les savants commentateurs se sont plu, dernièrement à représenter comme purement nihiliste, la doctrine de l’immortalité est clairement définie, malgré toutes les notions Européennes ou plutôt Chrétiennes au sujet du Nirvâna. Dans les livres sacrés des Jaïns, de Pattana, Gautama Bouddha mourant est interpellé comme suit : « Monte dans le Nirvi (Nirvâna) de ce corps en décrépitude dans lequel tu as été envoyé. Monte dans ton séjour antérieur, Ô bienheureux Avatar ! » Il nous semble que c’est tout l’opposé du Nihilisme. Si Gautama est invité à réintégrer son « séjour antérieur » et que ce séjour est le Nirvâna, il est donc incontestable que la philosophie Bouddhique n’enseigne nullement l’annihilation finale. De même qu’on prétend que Jésus apparut à ses disciples après sa mort, de même on croit, à ce jour, que Gautama redescend du Nirvana. Et s’il existe là-haut, cet état, n’est donc pas synonyme d’annihilation.
De même que tous les autres grands réformateurs, Gautama eût une doctrine pour ses « élus » et une autre pour la multitude, bien que son but spécial de réforme était d’initier tout le monde, autant qu’il était possible et prudent de le faire, sans distinction de caste ou de fortune, aux grandes vérités, qui, jusqu’alors, avaient été tenues secrètes par la classe égoïste des Brahmanes. Ce fut Gautama qui, le premier dans l’histoire du monde, mû par ce sentiment généreux qui réunit l’humanité tout entière dans une seule étreinte, invita les « humbles », les « boiteux » et les « aveugles » à la table du festin du Roi, dont il exclut ceux qui, jusqu’alors s’y étaient assis dans leur éloignement hautain. Ce fut lui, qui d’une main énergique, ouvrit le premier la porte du sanctuaire au paria dédaigné et à tous ceux « affligés par les hommes vêtus de pourpre et d’or », mais qui étaient souvent moins dignes que les proscrits qu’ils montraient dédaigneusement du doigt. Tout cela Siddhârtha le fit six siècles avant l’autre réformateur, tout aussi noble et aimant, quoique moins favorisé que lui par le sort, dans une autre contrée.
Si tous deux, connaissant le grand danger de laisser entre les mains du peuple ignorant l’épée à double tranchant de la connaissance qui confère le pouvoir, laissèrent dans l’ombre le recoin le plus reculé du sanctuaire, où est celui qui connaît la nature humaine, qui saurait les en blâmer. Mais tandis que l’un d’eux agit par prudence, l’autre fut forcé d’adopter ce moyen. Gautama laissa de côté la partie ésotérique et dangereuse de la « connaissance secrète », et vécut jusqu’à l’âge avancé de quatre-vingts ans, certain d’avoir enseigné les vertus essentielles, et d’y avoir converti un tiers du monde ; Jésus promit à ses disciples la connaissance qui confère à l’homme le pouvoir de produire de plus grands miracles que ceux qu’il fit lui-même, et il mourut, ne laissant derrière lui que quelques fidèles, à mi-chemin de la connaissance, pour lutter contre le monde auquel ils ne pouvaient enseigner que ce qu’ils ne savaient eux-mêmes qu’à moitié. Par la suite leurs successeurs défigurèrent encore plus la vérité qu’ils ne l’avaient fait eux-mêmes.
Il n’est pas exact que Gautama n’ait jamais enseigné quoi que ce soit concernant une vie future, ou qu’il ait nié l’immortalité de l’âme. Demandez à un Bouddhiste intelligent ce qu’il pense du Nirvâna, et il répondra incontestablement comme le fit Wong-Chin-Eou, l’orateur chinois bien connu voyageant aujourd’hui en Amérique (808), dans une conversation qu’il eut avec nous sur le sujet de Niepang (Nirvâna). « Cet état », nous dit-il « nous le comprenons tous comme la réunion avec Dieu, coïncidant avec la perfection de l’esprit humain, par son dégagement ultime de la matière. C’est tout l’opposé de l’annihilation personnelle. »
Le Nirvâna signifie la certitude de l’immortalité personnelle dans l’Esprit, et non pas dans l’Ame, laquelle en tant qu’émanation finie, doit certainement désintégrer ses particules, composées de sensations humaines, de passions et du désir d’une existence objective quelconque, avant que l’esprit immortel de l’Ego soit complètement libéré et, désormais, certain de ne plus avoir besoin de recourir à une autre transfiguration sous quelque forme que ce soit. Et comment l’homme atteindrait-il cet état tant que l’Upâdâna, ce désir de vivre, de vivre toujours, n’a pas été effacé de l’être sensible, de l’Ahamkara tout revêtu qu’il est d’un corps sublimé ?
C’est « l’Upâdâna », ou le désir intense qui produit la VOLONTE, et c’est la volonté qui développe la force, et celle-ci donne naissance à la matière, ou l’objet ayant une forme. C’est ainsi que l’Ego désincarné, mû par ce désir immortel en lui, fournit inconsciemment les conditions de ses procréations successives dans des formes variées qui dépendront de son état mental et de son Karma, les bonnes et mauvaises actions de son existence antérieure, nommées généralement « mérites et démérites ».
Voilà pourquoi le « Maître » recommandait à ses mendiants de cultiver les quatre degrés de Dhyâna, le noble « Sentier des Quatre Vérités », c’est-à-dire l’acquisition graduelle de l’indifférence stoïque soit pour la vie soit pour la mort ; cet état d’auto-contemplation spirituelle pendant lequel l’homme perd complètement de vue sa double individualité physique, composée d’âme et de corps ; et par l’union avec son troisième soi supérieur et immortel, l’homme réel et céleste, se confond, pour ainsi dire, avec l’Essence Divine, d’où son propre esprit procède comme une étincelle du foyer commun. De cette manière l’Arhat, le saint mendiant peut atteindre le Nirvâna pendant qu’il est encore sur terre ; et son esprit, complètement libéré des entraves de la « sagesse psychique terrestre et diabolique », ainsi que le nomme saint Jacques(), et étant de par sa propre nature omniscient et omnipotent, il peut sur cette terre, par la seule puissance de sa pensée produire les plus grands phénomènes.
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