Hérésies chrétiennes primitives et sociétés secrètes – Partie 10
La première et la moins importantes des sectes dont nous entendons parler fut celle des Nicolaïtes, dont Jean(p), dans l’Apocalypse fait dire par la voix dans sa vision, qu’il haïssait leurs œuvres (836). Cependant ces Nicolaïtes étaient les partisans de Nicolas_ d’Antioche, un des « sept » élus par les « douze » pour distribuer les fonds communs aux prosélytes de Jérusalem (Actes, II, 44, 45. VI, 1-5) quelques semaines à peine, ou peut-être quelques mois après la crucifixion (837) ; et un « homme de bon renom plein d’esprit et de sagesse » (verset 3). Il apparaîtrait ainsi, que « le Saint-Esprit et la Sagesse » venus d’en haut, ne garantissaient pas mieux contre les accusations « d’hérésie », que si « les élus » des apôtres n’avaient jamais été adombrés par eux.
Point n’est besoin de rechercher quelle était l’hérésie, cause de l’offense, même si nous n’avions pas pour cela d’autres et de plus authentiques sources d’information dans les ouvrages cabalistiques. L’accusation et la nature précise de « l’abomination » sont formulées dans le second chapitre de l’Apocalypse, versets 14 et 15. Ce péché était tout simplement – le mariage. Saint Jean() était vierge, plusieurs pères l’affirment sur l’autorité de la tradition. Il n’est pas jusqu’à saint Paul, lui-même, le plus libéral et le plus noble de tous, qui n’estime qu’il est difficile de concilier la position d’un homme marié avec celle d’un serviteur de Dieu. « L’épouse et la vierge ont aussi des intérêts différents (838). » Celle-ci se « soucie des affaires du Seigneur » tandis que celle-là ne « cherche qu’à plaire à son mari. » « Si quelqu’un estime qu’il manquerait aux convenances envers sa fille… qu’il la marie. Mais celui qui sans y être forcé étant maître de faire ce qu’il veut prend en son cœur la ferme résolution de garder sa fille… celui-là fait bien ». « Ainsi celui qui marie sa fille fait bien… mais celui qui ne la marie pas fait mieux. » « Es-tu dégagé d’une femme ? » demande-t-il, « ne cherche point une femme (27). » Il fait la remarque qu’à son avis tous deux seront plus heureux s’ils ne se marient point et il ajoute en manière de conclusion : « C’est mon avis, et je crois avoir, moi aussi, l’Esprit de Dieu (40). » Saint Jean est loin d’avoir cet esprit de tolérance. D’après sa vision il n’y a « que les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre », et « ceux-ci ne se sont point souillés avec des femmes ; car ils sont vierges (839c). « C’est concluant ; car, à l’exception de saint Paul, aucun de ces primitifs Nazars, « mis à part » et voués à Dieu, n’a l’air de faire une grande différence entre « le péché » dans les relations du mariage légal et « l’abomination » de l’adultère.
Avec de telles opinions et une pareille étroitesse d’esprit, il était tout naturel que ces fanatiques aient débuté par lancer cette « iniquité » comme une flétrissure à la face de leurs frères, et d’aller, alors, en progressant dans leurs accusations. Ainsi que nous l’avons déjà dit, ce n’est qu’Epiphane qui s’attarde à fournir des détails au sujet des attouchements maçonniques, et autres signes de reconnaissance parmi les Gnostiques. Il avait, à un moment donné, fait partie de leur groupe, et il pouvait, par conséquent, fournir tous les renseignements utiles à leur sujet. Seulement jusqu’à quel point pouvons-nous ajouter foi aux affirmations de ce digne Evêque ; ceci est une autre question. Point n’est besoin d’approfondir la nature humaine pour reconnaître que rares sont les traîtres et les renégats, qui, ayant dénoncé leurs complices, au moment du danger ne mentent aussi effrontément qu’ils ont trahi. Les hommes ne pardonnent pas à ceux auxquels ils ont fait tort ni ne se laissent fléchir par eux. Nous haïssons nos victimes en proportion du mal que nous leur avons fait. Cette vérité est vieille comme le monde. D’autre part il est absurde de croire que des personnes comme les Gnostiques qui, suivant Gibbon (840c), étaient les hommes les plus riches, les plus orgueilleux, les plus courtois, ainsi que les plus érudits parmi ceux qui « se nommaient Chrétiens » aient pu être coupables des actes repoussants et libidineux dont se plaît à les accuser Epiphane. Même s’ils avaient été comme « cette bande de gueux, à moitié nus et de mauvaise mine » que Lucien décrit comme les partisans de saint Paul (841c), nous nous refuserions à croire à une pareille infamie. Il est certes improbable que des hommes qui étaient non seulement des Platoniciens, mais aussi des Chrétiens, aient jamais été coupables de rites aussi contre nature.
Payne Knight ne paraît pas soupçonner le témoignage d’Epiphane. Il prétend que « si nous tenons compte des exagérations de la haine religieuse et du parti pris populaire qui en est la conséquence, la conviction générale que ces sectaires pratiquaient des rites d’une nature licencieuse, paraît trop bien fondée pour être écartée (842) ». Nous n’avons rien à dire s’il établit une différence entre les Gnostiques des trois premiers siècles et les sectes du Moyen Age dont les doctrines « se rapprochent de celles des communards modernes ». Seulement nous prions les critiques de ne pas oublier que si les Templiers ont été accusés du « crime abominable » de « mettre saint baiser » sur la racine de la queue de Baphomet (843), saint Augustin est aussi soupçonné, et à bon escient, d’avoir permis à sa communauté de s’écarter de la manière primitive d’administrer le « saint baiser » au cours du sacrement de l’Eucharistie. Le saint évêque est par trop préoccupé des détails de la toilette des dames, pour que son « baiser » soit strictement orthodoxe (844). Il n’y a pas de place pour les détails mondains dans un sentiment religieux sincère et véritable.
Considérant l’extraordinaire répulsion dont firent preuve les Chrétiens, dès le début, pour toute notion de propreté, nous ne saurions trop nous étonner de l’étrange sollicitude du saint évêque, pour ses paroissiennes, à moins cependant que son excuse ne soit mise sur le compte d’une réminiscence des rites Manichéens.
Il serait injuste de blâmer les auteurs de nourrir de tels soupçons d’immoralité comme ceux que nous venons de citer, lorsque nous avons les récits de nombreux historiens pour nous permettre de faire des recherches sans esprit de parti. On a accusé les « Hérétiques » de crimes, commis plus ou moins ouvertement par l’Eglise elle-même, jusqu’au début de notre siècle. En 1233 le Pape Gregoire_IX promulgua deux bulles contre les Stedingers « pour diverses pratiques païennes et magiques (845) », et ceux-ci, comme de juste, furent exterminés au nom du Christ et de sa Sainte Mère. En 1282 un prêtre de la paroisse de Inverkeithing, nommé Jean, exécuta le jour de Pâques des rites pires que « magiques ». Réunissant une troupe de jeunes filles, il les obligea à entrer en « extase divine » et en une Bacchanale furieuse, dansant l’ancienne danse des Amazones autour d’une représentation païenne du « dieu des jardins ». Quoique, sur la plainte de quelques-uns de ses paroissiens, il fut traduit devant son évêque, il réussit à conserver sa prébende ayant pu prouver que c’était un usage constant dans le pays (846c). Les Vaudois, les « premiers Protestants », furent accusés des crimes les plus épouvantables ; ils furent brûlés, massacrés et exterminés à la suite des calomnies de leurs accusateurs. Pendant ce temps, ceux-ci paradaient dans leurs processions païennes du « Corpus Christi » les emblèmes modelés sur ceux du Baal-Peor, et d’Osiris ; et dans toutes les villes du sud de la France on portait, jusqu’en 1825, dans la procession du Jour de Pâques, des pains et des gâteaux façonnés suivant les emblèmes si décriés des adeptes hindous de Siva et de Vichnou ! (847c).
Ne pouvant plus aujourd’hui suivre leur ancienne tactique de calomnier les sectes Chrétiennes dont la religion diffère de la leur, c’est maintenant le tour aux « païens » hindous, chinois et japonais, de partager l’honneur avec les anciennes religions, et de se voir jeter au nez la dénonciation de leurs « religions libidineuses ». Sans chercher plus loin la preuve d’une immoralité égale sinon bien supérieure, nous rappellerons aux écrivains catholiques certains bas-reliefs sur les portes de la Cathédrale de Saint-Pierre. Ils sont aussi impudiques que la porte elle-même ; mais ils ne le sont pas plus que les auteurs qui, le sachant, feignent d’ignorer les faits historiques. Toute une succession de papes ont laissé reposer leurs regards pontificaux sur ces figures de bronze d’une obscénité grossière, à travers tant de siècles sans jamais avoir songé à les faire enlever. Bien au contraire ; nous pourrions nommer maints Papes et Cardinaux qui ont cherché toute leur vie à copier les suggestions païennes de ces « dieux de la nature », en pratique aussi bien qu’en théorie.
Il y avait, il y a quelques années, dans la Podolie Polonaise, une statue du Christ en marbre noir dans une Eglise Catholique romaine. Elle avait la réputation de faire des miracles, certains jours, comme par exemple de faire pousser ses cheveux et sa barbe, en vue du public, et encore de se permettre d’autres merveilles moins innocentes. Cette exhibition fut finalement interdite par le Gouvernement Russe. Lorsqu’en 1585 les Protestants prirent Embrun (Département des Hautes-Alpes), ils trouvèrent dans les églises de la ville les reliques d’une nature telle, que comme le dit la Chronique, « de vieux soldats huguenots rougissaient, des semaines après, à la seule mention de la découverte ». Dans un recoin de l’église de Saint-Fiacre, près de Monceaux, en France, il y avait – et il y a encore, si nous ne faisons erreur – un siège qu’on nommait « la chaise de Saint-Fiacre », qui avait la réputation de rendre fécondes les femmes stériles. Un rocher dans les environs d’Athènes, non loin de ce qu’on appelle « Le Tombeau de Socrate », passe pour posséder la même vertu. Lorsque, il y a quelque vingt ans, la Reine_Amelie [de Grèce], dit-on, peut-être dans un moment de facétie, tenta l’expérience, un prêtre catholique, traversant Syra pour rejoindre sa mission, se permit de lui adresser les insultes les plus grossières. II déclara que la reine était une « hérétique superstitieuse », une « abominable sorcière » : une « Jézabel pratiquant les arts magiques » ! Le zélé missionnaire en aurait probablement dit plus long encore, si au cours de ses reproches, il n’avait été lancé par la fenêtre dans une flaque de boue. C’était le bras puissant d’un officier grec qui venait d’entrer dans la chambre au bon moment et qui avait fait sortir le vertueux orateur, par cette voie inaccoutumée.
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