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CRIMES CHRETIENS ET VERTUS PAIENNES – Partie 6

Non ! une religion de cette sorte est bien loin de l’homme qui sent en lui l’action d’un esprit immortel. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de philosophe véritable, qu’il soit païen, infidèle, juif ou chrétien, qui ait suivi cette ligne de pensée. Le Bouddha Gautama est reflété dans les préceptes du Christ ; saint Paul et Philon le juif sont les fidèles échos de Platon ; et Ammonius Saccas et Plotin se couvrirent de gloire immortelle en combinant les enseignements de tous ces grands maîtres de la véritable philosophie. « Mettez tout à l’épreuve ; et attachez-vous à ce qui est bien », voilà quelle devrait être la devise de tous les frères de par le monde. Il n’en est pas ainsi avec les interprètes de la Bible. La graine de la Réformation fut semée le jour où le second chapitre de l’Epître catholique de saint Jacques() entra en conflit avec le onzième chapitre de l’Epître aux Hébreux, dans le même Nouveau Testament. Celui qui croit en saint Paul ne peut croire en saint Jacques(), saint Pierre() ou saint Jean(). Pour être chrétiens avec leur apôtre, il faut que les partisans de saint Paul combattent saint Pierre(), « face à face », et si saint Pierre() « doit être blâmé » et qu’il avait tort, il n’était pas infaillible. Comment, alors, son successeur (?) peut-il se vanter de son infaillibilité ? Tout royaume divisé contre lui-même est sûr de sa perte ; et toute maison divisée contre elle-même tombera. La pluralité de maîtres s’est montrée aussi fatale en religion qu’en politique. Ce que prêcha saint Paul fut enseigné par tous les autres philosophes mystiques. « Tenez-vous donc fermes dans la liberté dans laquelle le Christ nous a mis, et ne vous remettez pas de nouveau sous le joug de la servitude » ; s’écrie le sincère philosophe apôtre ; puis il ajoute sous une inspiration prophétique : « Mais si vous vous mordez et vous mangez les uns les autres, prenez garde que vous ne soyez détruits les uns par les autres (158). »

Dans l’adoption de leurs rites et de leurs théurgies, nous avons la preuve que les Néo-Platoniciens n’ont pas toujours été méprisés et accusés de démonolâtrie, par l’Eglise romaine. Les évocations et incantations identiques des Cabalistes païens et juifs sont répétées aujourd’hui par les exorcistes chrétiens, et la théurgie de Jamblique a été adoptée mot à mot. « Malgré la distinction qui séparait les Platoniciens des chrétiens Pauliniens aux premiers siècles », dit le professeur A. Wilder « parmi les instructeurs les plus en vue de la nouvelle foi, il y en eut beaucoup qui étaient profondément teintés du levain philosophique. Synesius, évêque de Cyrène était un disciple d’Hypatie. Saint Antoine s’inspirait de la théurgie de Jamblique. Le Logos, ou le Verbe de l’Evangile selon saint Jean() était une personnification gnostique. Clement d Alexandrie, Origene et bien d’autres parmi les pères, étanchèrent leur soif aux sources de la philosophie. L’idée d’ascétisme qui entraîna l’Eglise était pareille à celle que pratiquait Plotin… tout au long du moyen âge apparurent des hommes qui acceptaient les doctrines intimes promulguées par le célèbre instructeur de l’Académie (159). »

Nous donnons ci-après la traduction de quelques fragments des formules d’exorcisme employées par les cabalistes et les chrétiens afin d’établir l’accusation que l’Eglise Romaine eut soin de ravir aux cabalistes et aux théurgistes leurs rites magiques et leurs cérémonies, avant de leur lancer ses anathèmes. L’identité de la phraséologie nous révèle, peut-être, une des raisons pourquoi l’Eglise Romaine a toujours tenu ses fidèles dans l’ignorance sur la signification de ses prières et de son rituel latin. Seuls ceux qui avaient un intérêt direct dans la supercherie ont eu l’occasion de comparer le rituel de l’Eglise avec celui des Magiciens. Jusqu’à une date comparativement récente, les meilleurs latinistes étaient soit des hommes d’église, soit des lettrés dépendant d’elle. La masse du peuple ne lisait pas le latin, et si elle l’avait fait, la lecture des livres de magie était prohibée sous peine d’anathème et d’excommunication. L’habile artifice de la confession rendit presque impossible toute velléité de consulter, même en cachette, ce que les prêtres nomment un grimoire (un griffonnage du diable), ou Rituel de Magie ; et par surplus de précaution l’Eglise commença par détruire, ou mettre en lieu sûr, tous les documents de la sorte sur lesquels elle put mettre la main.

Voici la traduction du Rituel Cabalistique, et celui généralement connu sous le nom de Rituel Romain. Celui-ci fut promulgué en 1851 et 1852 sous la sanction du Cardinal Engelbert, archevêque de Malines, et de l’archevêque de Paris. Le démonologue des Mousseaux dit à son sujet : « C’est le rituel de Paul V, révisé par le plus érudit des Papes modernes, Benoit XIV, contemporain de Voltaire (160c). »

CABALISTIQUE (juif et païen)

Exorcisme du Sel

CATHOLIQUE ROMAIN

Exorcisme du Sel (161)

Le Prêtre-Magicien bénit le sel, et dit : « Créature du Sel (162), que la SAGESSE [de Dieu] demeure en toi ; qu’elle préserve notre esprit et nos corps de toute corruption. « Par le pouvoir de Hochmael חכמאל [Dieu de la Sagesse] et celui de Ruach Hochmael [Esprit du Saint Esprit] que les Esprits de la Matière (mauvais esprits) fuient devant lui… Amen. »

Le Prêtre bénit le Sel et dit :

Créature du Sel, je t’exorcise au nom du Dieu vivant… sois la santé de l’âme et du corps !

Partout où tu es jeté, que les esprits impurs soient mis en fuite… Amen.

CABALISTIQUE (juif et païen)

Exorcisme de l’Eau (et des Cendres)

CATHOLIQUE ROMAIN

Exorcisme de l’Eau

« Créature de l’Eau, je t’exorcise… par les trois noms qui sont Netsah, Hod et Yesod [Trinité cabalistique], dans le commencement et à la fin, par Alpha et Oméga, qui sont dans l’Esprit Azoth [Saint Esprit ou Ame Universelle], je t’exorcise et je t’adjure… Aigle errant que le Seigneur t’ordonne, par les ailes du taureau et son épée flamboyante. (Le chérubin placé à la porte de l’Est de l’Eden).

« Créature de l’Eau, au nom du Dieu Tout-Puissant, du Père, du Fils et du Saint Esprit… sois exorcisée… Je t’adjure au nom de l’Agneau… [le Magicien dit taureau ou bœuf, per alas Tauri] de l’Agneau qui marcha sur le basilic et l’aspic et qui écrase, sous ses pieds, le lion et le dragon. »

CABALISTIQUE (juif et païen)

Exorcisme d’un Esprit Elémental

CATHOLIQUE ROMAIN

Exorcisme du Diable

« Serpent, au nom du Tétragrammaton, le Seigneur ; Il te commande, par l’Ange et le Lion.

Ange des Ténèbres, obéis, et fuis avec cette eau bénite [exorcisée]. Aigle enchaîné, obéis à ce signe, et retire-toi devant le souffle. Serpent mobile, rampe à mes pieds, ou sois torturé par ce feu sacré, et évapore-toi devant cet encens sacré. Que l’eau retourne à l’eau [l’esprit élémental de l’eau] ; que le feu brûle, et que l’air circule ; que la terre retourne à la terre en vertu du Pentagramme qui est l’Etoile du matin, et au nom du Tétragrammaton qui est tracé dans le centre de la Croix de Lumière. Amen. »

………………..………………………

« Ô, Seigneur, que celui qui porte avec lui la terreur, fuie, frappé lui-même de terreur, et qu’il soit vaincu. Ô toi, qui es l’Ancien Serpent… tremble devant le bras de celui qui, ayant triomphé des peines de l’enfer [?] devictis gemitibus inferni, rappela les âmes à la lumière… Plus tu tarderas, plus ta torture sera grande… par Celui qui règne sur les vivants et sur les morts… et qui jugera le siècle par le feu, seculum per ignem, etc. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen (163c). »

Nous ne voulons pas mettre à l’épreuve plus longtemps la patience du lecteur, bien que nous puissions multiplier les exemples, mais n’oublions pas que nous nous référons à la dernière édition du Rituel parue en 1851-1852. Si nous nous reportions à l’antérieure nous y trouverions des points de ressemblance encore plus frappant, pas seulement dans la phraséologie mais dans la forme du cérémonial. Nous n’avons même pas choisi, pour la comparaison, le rituel du cérémonial magique des cabalistes chrétiens du moyen âge, où le langage modelé sur la croyance dans la divinité du Christ est, sauf une expression par-ci, par-là, identique avec le Rituel Catholique (164). Celui-ci, toutefois, est en progrès, et pour cette note originale l’Eglise a droit à tout le bénéfice. On ne trouverait, certes, rien d’aussi fantastique dans n’importe quel rituel de Magie. Apostrophant le « Démon » il dit : « Cède le pas à Jésus-Christ… bête puante, dégoûtante et féroce… Tu te révoltes ? Ecoute et tremble, Satan ; ennemi de la foi, ennemi de la race humaine, introducteur de la mort… racine de tout mal, promoteur du vice, âme de l’envie, origine de l’avarice, cause de discorde, prince de l’homicide, maudit de Dieu, auteur de l’inceste et du sacrilège, inventeur de toute obscénité, professeur des actes les plus détestables, et Grand Maître des Hérétiques [!! ] (Doctos Hoereticorum). Quoi !… tu résistes encore ? Oses-tu résister, sachant que le Christ, notre Seigneur, va venir ?… Fais place à Jésus-Christ, fais place au Saint Esprit, qui, par son Apôtre bienheureux, saint Pierre(), t’a renversé devant le monde dans la personne de Simon le Magicien » (le manifeste stravit in Simone Mago) (165c).

Après une telle pluie d’injures, quel est le diable ayant la plus petite parcelle de point d’honneur, qui consentirait à rester en pareille compagnie ; à moins d’être un Libéral Italien ou le Roi Victor-Emmanuel en personne, lesquels, grâce à Pie IX, sont à l’épreuve de l’anathème.

C’est vraiment grand dommage que d’enlever à Rome tous ses symboles à la fois ; mais il faut rendre justice aux hiérophantes dépouillés. Longtemps avant que le signe de la croix ne fût adopté comme symbole chrétien, il était employé comme signe de reconnaissance entre les néophytes et les adeptes. Eliphas Levi nous dit que : « Le signe de la croix, adopté par les Chrétiens, n’est pas leur propriété exclusive. Il est cabalistique, car il représente l’opposition et l’équilibre quaternaire des éléments. Nous constatons, par la strophe occulte du Pater, à laquelle nous faisons allusion dans un autre volume, qu’il y avait, à l’origine, deux manières différentes de le faire, ou du moins, deux formules fort distinctes pour expliquer sa signification – une réservée aux prêtres et aux initiés ; et l’autre communiquée aux néophytes et aux profanes. Ainsi, par exemple, l’initié, en portant la main à son front, disait : « À Toi ; puis il ajoutait, appartiennent ; il continuait en plaçant la main sur la poitrine – le royaume ; puis à l’épaule gauche – la justice ; à l’épaule droite – et la miséricorde. Il joignait ensuite les mains en ajoutant : à travers les cycles générateurs : Tibi sunt Malchect, et Geburah et Chassed per Æonas ; ce signe de la croix est en tous points et magnifiquement cabalistique, et l’Eglise militante et officielle l’a laissé complètement perdre, à la suite de la profanation du Gnosticisme (166). »

Combien fantastique, alors, nous apparaît l’affirmation du père Ventura, que, tant que saint Augustin était un Manichéen, un philosophe, ignorant la « sublime révélation chrétienne », et refusant de s’humilier devant elle, il ne savait rien, et ne comprenait rien de Dieu, des hommes et de l’univers ; « …il resta pauvre, petit, obscur, stérile ; il n’écrivit rien et ne fit rien de grand ou d’utile ». Mais aussitôt qu’il eut embrassé la foi chrétienne « … son intelligence et son pouvoir de raisonner, éclairés à la lumière de la foi, l’élevèrent aux sommets les plus sublimes de la philosophie et de la théologie ». Et son autre argument : que par conséquent le génie de saint Augustin « se développa dans toute sa grandeur et sa fécondité prodigieuse… son intelligence rayonnait de cette intense lumière, qui réfléchie dans ses œuvres immortelles, n’a jamais cessé un instant, depuis quatorze siècles, d’éclairer le monde et l’Eglise (167) ».

Ce que fut saint Augustin comme Manichéen, nous laissons au Père Ventura le soin de nous faire savoir ; mais que sa conversion au Christianisme établit un conflit éternel entre la théologie et la science ne fait pas l’ombre d’un doute. Tout en étant obligé de reconnaître que « les doctrines des Gentils avaient peut-être quelque chose de divin et de vrai« , il déclara, toutefois, que, par suite de leur superstition, leur idolâtrie et leur orgueil, il fallait « les détester et, s’ils ne s’amendaient pas, les vouer à la punition par le jugement divin ». Cela nous fournit la clef de la politique ultérieure de l’Eglise chrétienne, même en ce qui concerne l’époque actuelle. Si les Gentils refusaient d’entrer dans l’Eglise, tout ce qu’il y avait de divin dans leur philosophie ne comptait pour rien, et la colère divine s’abattait sur eux. Draper nous dit en peu de mot l’effet produit par cette attitude : « Ce Père, plus que tout autre, contribua à jeter la discorde entre la science et la religion ; ce fut surtout lui qui enleva à la Bible son vrai but – c’est-à-dire d’être un guide pour vivre une vie pure – et la mit dans la position dangereuse de se poser comme arbitre des connaissances humaines et d’exercer une tyrannie audacieuse sur les pensées des hommes. L’exemple une fois donné, les partisans ne se firent pas attendre ; on traita de profanes les œuvres des philosophes grecs ; les exploits transcendants et glorieux du Muséum d’Alexandrie furent cachés sous un voile d’ignorance, de mysticisme et de jargon inintelligible, d’où partaient trop souvent, hélas, les éclairs destructeurs de la vengeance ecclésiastique (168). »

Saint Augustin (169c) et saint Cyprien (170c) admettent, tous deux, qu’Hermès et Hostanés croyaient en un vrai dieu ; ils reconnaissent, avec les deux païens, qu’il est invisible et incompréhensible, sauf pour l’esprit. De plus, nous défions n’importe quelle personne intelligente, qui ne soit pas aveuglée par le fanatisme religieux, après lecture de fragments pris au hasard dans les ouvrages d’Hermès et de saint Augustin sur la Divinité, de nous dire lequel des deux donne une définition plus philosophique du « Père invisible ». Nous connaissons au moins un auteur de marque qui est de notre opinion. Draper traite les productions de saint Augustin de « rhapsodies conversationnelles » avec Dieu ; de « rêveries incohérentes (171) ».

Le Père Ventura nous présente le saint comme se plaçant devant le monde ébahi, « sur les sommets les plus sublimes de la philosophie ». Mais voici que le même critique impartial fait la remarque suivante au sujet de ce colosse de la philosophie patristique. « Est-ce pour ce projet absurde, pour ce produit de l’ignorance et de l’audace, qu’il fallait mettre à l’écart tous les ouvrages des philosophes grecs ? Les grands critiques qui apparurent avec la Réformation, en comparant les œuvres de ces écrivains les unes avec les autres, ne vinrent pas trop tôt pour les placer sur le niveau qui leur convient, et nous enseigner à toutes les traiter avec mépris (172). »

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