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CRIMES CHRETIENS ET VERTUS PAIENNES – Partie 4

L’histoire du prince Radzivil est bien connue. C’est à la suite des tromperies indiscutables des moines et des nonnes de son entourage, ainsi que de son confesseur, que le noble Polonais se fit luthérien. Il était si outré au début de voir « l’hérésie » de la Réforme se répandre en Lithuanie, qu’il fit le voyage de Rome pour déposer son hommage de sympathie et de vénération aux pieds du Pape. Celui-ci lui fit cadeau d’une boîte de précieuses reliques. De retour dans son pays, son confesseur vit la Vierge descendre de sa demeure glorieuse dans le seul but de bénir les reliques et de les authentifier. Le supérieur du couvent voisin et la Mère Abbesse d’un couvent de nonnes eurent tous deux la même vision renforcée de celle de divers saints et martyrs ; tous prophétisèrent « avoir senti le Saint Esprit » sortant de la boîte des reliques et adombrant le prince. Un possédé du démon amené, tout exprès, par le clergé, fut exorcisé en grande pompe, et aussitôt qu’il eut été touché par la boîte, il guérit instantanément, rendant sur-le-champ grâces au Pape et au Saint Esprit. La cérémonie terminée, le gardien du trésor où les reliques étaient enfermées, se jeta aux pieds du prince et confessa que pendant le voyage de Rome, il avait égaré la boîte des reliques, mais que craignant la colère de son maître, il s’était procuré une boîte pareille « qu’il remplit de petits ossements de chiens et de chats » ; voyant, toutefois, comment le prince avait été trompé, il préférait confesser son crime et sa participation dans ces supercheries impies. Le prince ne dit mot, mais continua à observer pendant quelque temps – non les reliques, mais son confesseur et les visionnaires. Leur faux enthousiasme lui fit découvrir toute la supercherie des moines et des nonnes, et outré de leurs procédés, il embrassa la foi Réformée (142).

C’est de l’histoire. P. Bayle nous démontre que lorsque l’Eglise de Rome ne peut plus nier qu’il y ait eu de fausses reliques, elle a recours au sophisme et répond que si les fausses reliques ont opéré des miracles c’est « à cause de la bonne intention des croyants, qui, de cette manière obtinrent de Dieu la récompense de leur bonne foi » ! Ce même Bayle nous fait voir, dans plusieurs cas, que lorsqu’il a été prouvé que plusieurs corps ou trois têtes du même saint, ou trois bras (comme ce fut le cas pour saint Augustin) existaient disait-on en différents endroits, et que par conséquent ils ne pouvaient pas tous être authentiques, la réponse invariable de l’Eglise a été qu’ils étaient tous authentiques ; car « Dieu les avait miraculeusement multipliés et reproduits, pour la plus grande gloire de sa sainte Eglise » ! En d’autres termes, on voudrait faire croire aux fidèles que le corps d’un saint décédé peut, par un miracle divin, acquérir les particularités physiologiques d’une écrevisse !

Sans doute il serait fort difficile de prouver d’une manière satisfaisante que les visions des saints catholiques sont, en somme, plus authentiques ou plus dignes de foi que les visions ou les prophéties de nos « médiums » modernes. Les visions de Andrew Jackson Davis – quoi qu’en disent les critiques – sont infiniment plus philosophiques et plus en rapport avec la science moderne que les théories spéculatives de saint Augustin. Lorsque les visions de Swedenborg, le plus célèbre des voyants modernes, s’écartent de la philosophie et de la vérité scientifique, c’est quand elles se rapprochent le plus des données théologiques. Ces visions ne sont pas plus inutiles à la science ou à l’humanité que celles des grands saints orthodoxes. On raconte, dans la vie de saint Bernard, qu’étant à l’église, une veille de Noël, il pria que l’heure exacte de la naissance du Christ lui fût révélée ; et lorsque vint « l’heure exacte et véritable, il vit le divin enfant apparaître dans sa crèche ». Quel dommage que le divin enfant n’ait pas saisi une occasion aussi favorable pour fixer en même temps le jour et l’année exacte de sa mort, afin de mettre ainsi d’accord les controverses de ses historiens putatifs. Les Tischendorf, les Lardner, les Colenso, et combien d’autres théologiens catholiques qui se sont, en vain, creusé la cervelle pour extraire la quintessence des annales de l’histoire, dans cette recherche inutile, auraient au moins eu l’occasion de témoigner au saint leur reconnaissance.

Quoi qu’il en soit, il ne nous reste plus qu’à supposer que la plupart des visions béatifiques et divines de la Légende Dorée et celles qu’on trouve dans les biographies plus complètes des « saints » les plus en renom, de même que celles de nos voyants et voyantes persécutés, sont produites par des « esprits » ignorants et non développés qui ont passionnément le goût de se faire passer pour des grands personnages historiques. Nous sommes d’accord avec le chevalier des Mousseaux et les autres persécuteurs infatigables de la magie et du spiritisme au nom de l’Eglise, que les esprits modernes sont, dans beaucoup de cas, des « esprits mensongers » ; qu’ils sont toujours prêts à flatter les manies de ceux qui communiquent avec eux aux séances ; qu’ils les bernent et que, par conséquent, ce ne sont pas toujours de bons « esprits ».

Mais, puisque nous avons fait cette concession ; qu’il nous soit permis de poser la question suivante à toute personne impartiale : est-il possible de croire en même temps que le pouvoir concédé au prêtre exorciseur, ce pouvoir suprême et divin dont il se vante, lui a été donné par Dieu, dans le seul but de berner le monde ? Que la prière qu’il prononce au nom du Christ et qui en forçant le démon à se soumettre, et à se révéler, soit calculée en même temps pour faire confesser au diable, non la vérité, mais seulement ce qui, dans l’intérêt de l’église à laquelle appartient l’exorciseur, doit passer pour la vérité ? C’est ce qui a lieu invariablement. Comparez, par exemple, les réponses du démon à Luther, avec celles des diables à saint Dominique. L’un argue contre la messe privée et reproche à Luther de mettre la Vierge Marie et les saints avant le Christ, déshonorant ainsi le Fils de Dieu (143) ; tandis que les démons exorcisés par saint Dominique, en voyant la Vierge que le saint père avait appelé à son secours, s’écrient : « Oh ! notre ennemie ! Oh ! notre damnatrice !… pourquoi descends-tu du ciel pour nous torturer ? Pourquoi intercèdes-tu si puissamment pour les pécheurs ! Oh ! toi le chemin le plus sûr pour atteindre le ciel… tu nous commandes et nous sommes obligés de confesser que personne n’est damné s’il persévère dans ton saint culte, etc., etc. (144) ». Le « saint Satan » de Luther l’assure que tout en croyant à la transsubstantiation du corps et du sang du Christ, il n’avait adoré que du pain et du vin ; et les diables de tous les saints catholiques promettent la damnation éternelle à tous ceux qui ne croient pas au dogme ou qui seulement le mettent en doute !

Qu’il nous soit permis, avant de clore le sujet, de présenter quelques exemples tirés des Chroniques de la Vie des Saints et choisis dans les récits qui sont pleinement acceptés par l’Eglise. On remplirait des volumes avec les preuves d’une entente incontestable entre les exorciseurs et les démons. Ils sont trahis par leur nature même. Au lieu d’être des ennemis indépendants et rusés, ayant à cœur la destruction des âmes et des esprits des hommes, la plupart ne sont que les élémentals des cabalistes ; créatures sans intelligence propre, mais miroirs fidèles de la VOLONTE qui les évoque, les contrôle et les conduit. Nous ne voulons pas perdre de temps en occupant l’attention du lecteur avec les thaumaturges et les exorciseurs douteux, mais nous prenons pour étalon un des plus grands saint du catholicisme, en cueillant un bouquet dans le jardin le plus fleuri de pieux mensonges la Légende Dorée de Jacques de Voragine (145c).

Saint Dominique, fondateur de l’ordre célèbre qui porte son nom, est un des plus puissants saints du calendrier. Son ordre est le premier qui fut solennellement confirmé par le Pape et il est bien connu dans l’histoire comme l’associé et le conseiller de l’infâme Simon de Montfort, le général papal, qu’il aida à massacrer les malheureux Albigeois dans Toulouse et aux environs. On raconte que ce saint, et l’Eglise après lui, prétendent avoir reçu de la Vierge, in propia persona, un rosaire dont les vertus produisaient de si étonnants miracles, que ceux des apôtres, et de Jésus lui-même, étaient relégués dans l’ombre. Un homme, dit son biographe, un pécheur invétéré, fut assez téméraire pour douter de la vertu du rosaire dominicain ; pour ce blasphème impie, il fut puni, incontinent, en permettant à 15 000 démons de prendre possession de lui. En voyant les souffrances intenses du démoniaque torturé, saint Dominique oublia l’insulte et appela les démons à rendre compte.

Voici le colloque entre le « bienheureux exorciseur » et les démons :

Question. – Comment avez-vous pris possession de cet homme et combien êtes vous ?

Réponse des démons. – Nous sommes entrés en lui parce qu’il a parlé irrespectueusement du rosaire. Nous sommes 15.000.

Question. – Pourquoi êtes-vous entrés en lui au nombre si grand de 15.000 ?

Réponse. – Parce qu’il y a quinze décades dans le rosaire dont il s’est moqué, etc.

Dominique. – Tout ce que j’ai dit du Rosaire n’est-il pas vrai ?

Les Démons. – Oui ! Oui ! (Ils font sortir des flammes par les narines du démoniaque). Sachez, chrétiens, que saint Dominique n’a jamais proféré une seule parole au sujet du rosaire qui ne soit pas absolument vraie ; et sachez, de plus, que si vous n’y croyez pas, les pires calamités se déchaîneront sur vous.

Dominique. – Qui est l’homme que le Diable hait le plus au monde ?

Les démons (en chœur). – Tu es cet homme. (Ils se confondent ici en compliments).

Dominique. – Parmi quelle classe de chrétiens y a-t-il le plus de damnés ?

Les Démons. – Nous avons aux enfers, des marchands, des prêteurs sur gages, des banquiers véreux, des épiciers, des juifs, des apothicaires, etc., etc.

Dominique. – Y-a-t’il des prêtres ou des moines en enfer ?

Les Démons. – Il y a un grand nombre de prêtres, mais pas de moines, sauf ceux qui ont transgressé la règle de leur ordre.

Dominique. – Y a-t-il des Dominicains ?

Les Démons. – Hélas ! hélas ! il n’y en a pas encore, mais nous ne désespérons pas d’en avoir lorsque leur dévotion se sera refroidie.

Nous n’avons pas la prétention de donner mot à mot les questions et les réponses, car elles remplissent vingt-trois pages ; mais les voici en substance, comme pourra s’en rendre compte quiconque se donnera la peine de parcourir la Légende Dorée. La description complète des affreux hurlements des démons, leurs louanges outrées du saint, etc., seraient trop longues pour ce chapitre. Qu’il suffise de dire qu’en lisant les nombreuses questions de saint Dominique et les réponses des démons, on est convaincu qu’elles corroborent, en tous points, les affirmations douteuses de l’Eglise et se font le soutien de ses intérêts. Le récit est suggestif. La légende fait une description graphique de la lutte de l’exorciseur contre la légion des démons de l’abîme sans fond. Les flammes sulfureuses qui s’échappent des narines, de la bouche, des yeux et des oreilles du possédé ; l’apparition soudaine de plus de cent anges, vêtus d’armures dorées ; et enfin l’arrivée de la Sainte Vierge en personne, portant une verge d’or, avec laquelle elle administre une volée au possédé, pour contraindre les démons à dire à sa louange ce qu’il serait oiseux de répéter ici. Tout le catalogue des vérités théologiques émises par les démons de saint Dominique, a été condensé en autant d’articles de foi par Sa Sainteté le Pape Pie IX, en 1870, dans le dernier Concile Œcuménique.

Par ce qui précède il est aisé de voir que la seule différence substantielle entre les « médiums » infidèles et les saints orthodoxes, réside dans l’utilité relative des démons, si c’est ainsi qu’on doit les nommer. Tandis que le Diable assiste loyalement l’exorciseur chrétien dans ses opinions orthodoxes (?) le fantôme moderne laisse généralement son médium en plan. Car, en mentant, il agit plutôt contre les intérêts du médium qu’autrement, et de cette manière jette trop souvent le discrédit sur l’authenticité de la médiumnité. Si les « esprits » modernes étaient des diables, ils feraient preuve de plus de discernement et de ruse qu’ils ne font. Ils agiraient comme les démons du saint, lesquels, sous la contrainte du magicien ecclésiastique, et par le pouvoir du « nom… qui les oblige à obéir », mentent d’accord avec l’intérêt direct de l’exorciseur et de son église. Nous laissons au lecteur le soin de tirer la morale de cette comparaison.

« Observez, s’écrie des Mousseaux, qu’il y a des démons qui disent parfois la vérité » ; puis il ajoute en se référant au Rituel « l’exorciseur doit ordonner au démon de lui dire s’il est maintenu dans le corps du possédé au moyen d’un acte de sorcellerie ou par des signes, ou par tout autre objet qui puisse servir pour cette méchante pratique. Dans le cas où la personne exorcisée a avalé un de ces objets, il est obligé de le vomir ; et s’ils ne sont pas dans son corps, le démon est tenu d’indiquer l’endroit exact où ils se trouvent ; une fois trouvés ils doivent être brûlés (146) ». C’est ainsi que certains démons révèlent l’existence de l’envoûtement, disent qui en est l’auteur, et indiquent le moyen de détruire le maléfice. Gardez-vous, dans ce cas, de jamais vous adresser aux magiciens, aux sorciers ou aux médiums. Pour être aidés il ne faut vous adresser qu’au ministre de votre Eglise ! et il ajoute, « comme vous le voyez l’Eglise a foi dans la Magie, du moment qu’elle le dit aussi formellement. Et ceux qui ne croient pas à la magie, peuvent-ils encore espérer de partager la foi de leur Eglise ? Qui donc, mieux qu’Elle, pourrait les enseigner ? À qui le Christ a-t-il dit ces paroles : allez et enseignez les nations… et voici, je suis avec vous toujours jusqu’à la fin des siècles (147) ».

Devons-nous croire qu’il ne l’a dit qu’à ceux qui portent l’uniforme noir ou pourpre de Rome ? Faut-il faire crédit, au récit, que ce pouvoir fut conféré par le Christ à Simeon Stylite, ce saint qu’on canonisa parce qu’il demeura perché sur une colonne (stylos) de soixante pieds de haut, pendant trente-six ans, sans jamais en descendre, à seule fin que, entre autres miracles, relatés dans la Légende Dorée, il put guérir l’œil malade d’un dragon ? « Près de la colonne où vivait Simeon Stylite se trouvait l’habitation d’un dragon si venimeux, que l’air était empesté sur un espace de plusieurs milles autour de sa caverne. » Cet hermite ophidien eut un accident ; une épine pénétra dans son œil, et se sentant devenir aveugle, il rampa jusqu’à la colonne du saint et y pressa son œil pendant trois jours sans faire de mal à personne. C’est alors que le bienheureux saint, du haut de sa demeure aérienne, « de trois pieds de diamètre« , ordonna qu’on mît de la terre et de l’eau sur l’œil du dragon, duquel émergea incontinent une épine (ou pieu) de la longueur d’une coudée ; en voyant ce « miracle », le peuple glorifia le Créateur. Quant au dragon reconnaissant, il se leva « et ayant adoré Dieu pendant deux heures, il rentra dans sa caverne (148) » – en tant que saurien à demi converti, peut-on supposer.

Que devons-nous encore penser de cet autre récit dont le rejet nous fait courir le risque de compromettre notre salut, comme nous l’affirme un des missionnaires du Pape, de l’ordre des Franciscains ? Lorsque saint Francois d’Assise prêchait dans le désert, les oiseaux se rassemblèrent autour de lui, venus des quatre points cardinaux. Ils gazouillaient et applaudissaient à chaque phrase ; ils chantèrent une messe en chœur ; et enfin ils se séparèrent, pour porter la bienheureuse nouvelle aux confins du monde. Profitant de l’absence de la Sainte Vierge, qui tenait généralement compagnie au saint, une sauterelle demeura perchée pendant une semaine entière sur la tête du « bienheureux ». Attaqué par un loup féroce, le saint, qui n’avait d’autre arme que le signe de la croix avec lequel il se signa, au lieu de fuir son ennemi, se mit à lui faire un discours. Lui ayant révélé tout le bénéfice que pouvait lui apporter notre sainte religion, saint Francois ne cessa de parler jusqu’à ce que le loup fût devenu aussi doux qu’un agneau, et même qu’il versât des larmes de repentir pour ses péchés passés. Enfin, « il mit ses pattes dans les mains du saint, le suivit comme un chien dans toutes les villes où il prêcha, et devint un demi-chrétien (149) ». Que de merveilles zoologiques ne voyons-nous pas ! un cheval devenir sorcier, et un loup et un dragon convertis au Christianisme !

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