CRIMES CHRETIENS ET VERTUS PAIENNES – Partie 12
Le cas de Socrate nous prouve le danger de la médiumnité non entraînée, et combien les anciens Sages qui l’avaient compris avaient raison de prendre leurs précautions à son égard. L’ancien philosophe grec était un « médium », par conséquent, il n’avait jamais été initié aux Mystères, car telle était la loi immuable ; mais il possédait un « esprit familier », comme ils disent, son daïmon ; et ce conseiller invisible fut la cause de sa mort. On croit généralement que s’il ne fût pas initié aux Mystères, c’est parce qu’il négligea lui-même de s’y faire admettre. Mais les Annales Secrètes nous enseignent qu’il ne pouvait pas être admis à participer aux rites sacrés, et ce, précisément, comme nous l’avons dit, en raison de sa médiumnité. Il y avait une loi qui prohibait l’admission non seulement de ceux qui étaient convaincus de pratiquer la sorcellerie (233c) de propos délibéré, mais même ceux qu’on savait avoir un « esprit familier ». La loi était juste et logique, parce qu’un véritable médium est toujours plus ou moins irresponsable. Les excentricités de Socrate sont donc, jusqu’à un certain point, expliquées par ce fait. Un médium doit être passif ; et s’il a une foi aveugle dans son « esprit-guide », il permettra à celui-ci de le dominer, au lieu d’être dominé par les règles du sanctuaire. Un médium, dans les anciens temps, de même que le « médium » moderne, était sujet à tomber en transe, et il se trouve alors à la merci de celui qui le domine ; par conséquent, on ne peut lui confier les terribles secrets de l’initiation finale, « qu’on ne doit jamais révéler sous peine de mort ». Le vieux sage, dans des moments d’inattention « d’inspiration spirituelle », révéla ce qu’il n’avait jamais appris ; il fut donc mis à mort comme athée.
Comment est-il possible, alors, en prenant pour exemple le cas de Socrate, par rapport aux visions et aux merveilles spirituelles des époptaï du Temple Intérieur, d’affirmer que ces voyants, théurgistes et thaumaturges, étaient tous des « médiums-esprits » ? Ni Pythagore, ni Platon, ni aucun des plus importants Néo-Platoniciens ultérieurs, Jamblique, Longinus, Proclus, ni Apollonius de Tyane, ne furent des médiums ; car, dans ce cas, ils n’eussent jamais été admis aux Mystères. Ainsi que le démontre Taylor : « L’affirmation des visions divines dans les Mystères est pleinement confirmée par Plotin (234c) et, somme toute, que les évocations magiques aient fait partie de l’office sacerdotal [des Mystères] que telle ait été la croyance universelle de toute l’antiquité bien longtemps avant l’ère des Platoniciens (235) » tout cela prouve qu’outre la « médiumnité » naturelle, il existait, dès les temps les plus reculés, une science mystérieuse, dont beaucoup ont parlé, mais que fort peu ont connue.
La pratique de cette science comporte le désir de réintégrer notre seule et véritable patrie – la vie future, et de s’unir plus étroitement avec notre esprit d’origine ; par contre, son abus traduit par la sorcellerie, les sortilèges et la magie noire. Entre, les deux se trouve placée la « médiumnité » naturelle, âme revêtue de matière imparfaite, agent approprié à l’une ou à l’autre et dépendant entièrement de son entourage, de l’hérédité constitutionnelle – physique aussi bien que mentale – et à la merci des « esprits » qu’elle attire autour d’elle – une bénédiction ou une malédiction suivant le destin, à moins que le médium ne se soit purifié des scories terrestres.
Il y a deux raisons pour lesquelles, de tous temps, si peu de choses a transpiré au sujet des mystères de l’initiation. Plus d’un auteur a déjà donné l’explication de la première ; elle consistait, dans le châtiment terrible qui punissait la plus légère indiscrétion. Quant à la seconde, il faut y voir les difficultés surhumaines, voire, même les dangers que le courageux candidat des anciens temps avait à affronter pour s’attribuer la victoire, ou à mourir, en essayant si, ce qui est pire encore, il n’en perdait pas la raison. Il n’y avait, pas de danger réel pour celui dont la nature était complètement, spiritualisée, et qui de cette manière s’était préparé à se familiariser avec les visions les plus terrifiantes. Celui qui reconnaissait pleinement le pouvoir de son esprit immortel, celui qui, à aucun moment ne doutait de sa protection toute puissante, n’avait rien à craindre. Mais malheur au candidat chez lequel la moindre crainte physique – chétif enfant de la matière – faisait perdre la foi dans son invulnérabilité. Celui qui doutait de son aptitude morale pour se charger du fardeau de ces redoutables secrets était condamné d’avance.
Le Talmud (236c) donne le récit des quatre Tanaïm, qu’en langage allégorique on introduit dans le jardin des délices, c’est-à-dire qu’on prépare pour l’initiation à la science occulte finale.
« Suivant l’enseignement de nos saints maîtres, les noms des quatre qui entrèrent dans le jardin des délices, sont : Ben Asai, Ben Zoma, Acher et Rabi Akiba…
Ben Asai contempla et perdit la vue.
Ben Zoma contempla et perdit la raison.
Acher commit des déprédations dans la plantation » [embrouilla le tout et échoua]. Mais Akiba, qui était entré en paix, en sortit en paix, car le saint, (que son nom soit béni), avait dit ce vieillard mérite de nous servir avec gloire. »
M. Franck, dans sa Kaballe (237c), nous dit que : « les savants commentateurs du Talmud, les Rabbins des synagogues, expliquent que le jardin des délices, dans lequel on fait pénétrer les quatre personnages, n’est autre chose que cette science mystérieuse, la plus redoutable de toutes pour les intelligences faibles, qu’elle pousse à la démence. » Celui dont le cœur est pur et qui étudie dans le but de se perfectionner, et de cette façon acquérir plus facilement l’immortalité promise, n’a rien à craindre ; mais qu’il tremble, celui qui ferait de la science des sciences un prétexte impie pour ses aspirations mondaines. Ceux-ci ne résisteront jamais aux évocations cabalistiques de l’initiation suprême.
Les représentations libidineuses des mille et une sectes chrétiennes primitives seront critiquées par les commentateurs partiaux, de même qu’ils l’ont fait pour les anciens rites Eleusiniens et autres. Mais pourquoi mériteraient-ils le blâme des théologiens, des Chrétiens, lorsque leurs propres « Mystères », ceux de « l’incarnation divine avec Joseph, Marie et l’Ange » dans une trilogie sacrée, ont été représentés dans plus d’un pays et furent, dans un temps, renommés en Espagne et le Sud de la France ? Plus tard, ces représentations tombèrent, comme beaucoup d’autres anciens rites, dans le domaine public. Il y a quelques années encore, pendant la semaine de Noël, les théâtres de guignols de la Pologne et du Sud de la Russie présentaient l’enfant Jésus dans sa crèche, à côté des personnages classiques de la comédie. On les appelait Kaliadovki, terme dont l’étymologie exacte nous échappe, si ce n’est qu’il provient du verbe Kaliadovât, explication que j’abandonne avec plaisir aux savants philologues. Nous avons vu ces exhibitions dans notre jeune âge. Nous nous rappelons fort bien les trois Rois Mages représentés par trois poupées en perruques poudrées et maillots de couleur ; et c’est en nous remémorant la vénération naïve et profonde reflétée sur les figures des pieux spectateurs, que nous apprécions à sa juste valeur la loyale et sincère remarque de l’éditeur dans la préface des Eleusinian and Bacchic Mysteries, lorsqu’on dit : « C’est l’ignorance qui est cause de profanation. Les hommes ridiculisent ce qu’ils ne comprennent pas bien… le courant de ce monde se précipite vers un but ; et dans la crédulité humaine – appelez-la faiblesse humaine, si vous voulez – il y a un pouvoir quasi-infini, une foi vibrante, capable de s’assimiler les suprêmes vérités de l’Existence. » [pp. 11-12]
Si ce sentiment abstrait qu’on nomme la Charité Chrétienne prévalait dans l’Eglise, nous aurions aimé laisser tout cela dans l’ombre. Nous n’avons aucune animosité contre les Chrétiens dont la foi est sincère et dont les actes sont en accord avec leur profession de foi ; mais devant un clergé arrogant, dogmatique et déloyal, nous n’avons pas autre chose à faire que de voir réhabiliter et rétablir l’antique philosophie – combattue par la théologie moderne dans sa chétive progéniture, le Spiritisme – autant qu’il est notre pouvoir de le faire, afin de proclamer sa grandeur et sa valeur. Nous ne luttons pas seulement pour la philosophie ésotérique, encore moins pour un système moderne de philosophie moral, mais pour le droit inaliénable de l’opinion privée, et surtout pour la notion pleine de noblesse d’une vie future d’action et de responsabilité.
Nous louons sans réserve les commentateurs tels que Godfrey Higgins, Inman, Payne Knight, King(), Dunlap, et le Dr Newton, bien qu’ils ne soient pas d’accord avec nous sur nos notions mystiques, car leur assiduité est constamment récompensée par de nouvelles découvertes dans le champ de la paternité païenne des symboles chrétiens. Autrement, tous ces savants ouvrages sont sans utilité aucune. Leurs recherches ne couvrent que la moitié du terrain. La véritable clé de l’interprétation leur faisant défaut, ils ne voient les symboles que sous leur aspect physique. Ils ne possèdent pas le mot de passe qui fait ouvrir, toutes grandes, les portes du mystère ; l’ancienne philosophie spirituelle est, pour eux, un livre fermé. Bien que leurs idées sur ce sujet soient diamétralement opposées à celles du clergé, ils ne font guère plus, dans l’interprétation, que ce que font leurs adversaires pour répondre aux questions du public. Leurs travaux tendent à fortifier le matérialisme, de la même manière que ceux du clergé, et surtout du clergé Romain, tendent à cultiver la croyance au diabolisme.
Si l’étude de la philosophie hermétique ne nous procurait pas d’autre satisfaction, ce serait déjà plus que suffisant de savoir qu’elle nous enseigne la parfaite justice avec laquelle le monde est gouverné. Chaque page de l’histoire est un sermon sur ce texte, mais aucun ne comporte une morale plus profonde que le cas de l’Eglise Romaine. Jamais la loi divine des compensations n’a été mieux confirmée que, par le fait de ses propres actions, elle a perdu tout espoir de posséder la clé de ses propres mystères religieux. La supposition de Godfrey Higgins que l’Eglise Romaine possède deux doctrines, une pour les masses, et l’autre – la doctrine ésotérique pour les « parfaits » ou les initiés, ainsi que cela se pratiquait dans les anciens Mystères, nous paraît sans fondement et plutôt fantastique. Nous le répétons, elle a égaré la clé ; autrement, aucun pouvoir terrestre n’aurait pu l’abaisser, et sauf en ce qui concerne la connaissance superficielle des moyens nécessaires pour produire des « miracles », son clergé ne peut en aucune façon être comparé, pour sa sagesse avec les Hiérophantes de jadis.
En brillant les ouvrages des théurgistes ; en bannissant ceux qui s’appliquaient à les étudier ; en stigmatisant de démonolâtrie la magie en général, Rome a permis à tout libre penseur de déchiffrer son culte exotérique et sa Bible, d’entacher de grossièreté ses emblèmes sexuels, et de faire que ses prêtres deviennent inconsciemment des magiciens, si ce n’est des sorciers, en pratiquant leurs exorcismes, qui ne sont que des évocations de nécromants. C’est ainsi que la rétribution, suivant la parfaite application de la loi divine, atteint ce programme de cruauté, d’injustice et de fanatisme, à la suite de ses propres actes suicidaires.
Philosophie véritable et vérité divine sont des termes interchangeables. Une religion qui craint la lumière ne peut être basée ni sur la vérité, ni sur la philosophie, par conséquent elle doit être erronée. Les anciens Mystères n’étaient des mystères que pour les profanes, que les Hiérophantes ne recherchaient pas et qu’ils n’auraient pas acceptés comme prosélytes ; les Mystères étaient dévoilés aux initiés aussitôt que le voile final était levé. Des hommes tels que Pythagore ou Platon ne se seraient pas contentés d’un mystère insondable et incompréhensible, comme celui du dogme chrétien. II ne peut y avoir qu’une vérité, car deux vérités mineures sur le même sujet ne constituent qu’une grande erreur. Parmi les milliers de religions contradictoires, populaires ou exotériques, qui ont été propagées depuis le jour où les hommes échangèrent pour la première fois leurs idées, pas une nation, pas un peuple, pas même la tribu la plus abjecte, qui n’ait, à sa manière cru en un Dieu invisible, Cause Première de lois infaillibles et immuables, et admis l’immortalité de l’esprit. Ni une croyance quelconque, ni la fausse philosophie, ni les exagérations religieuses ne sont capables de détruire ce sentiment. Il faut, par conséquent, qu’il soit basé sur une vérité absolue. D’autre part, chacune des innombrables religions et des sectes religieuses considère la Divinité à sa manière ; elles attribuent leurs propres spéculations à l’inconnu ; ces excroissances humaines d’une imagination enfiévrée sont imposées aux masses ignorantes, en leur donnant le nom de « révélation ». Comme les dogmes de chaque religion et de chaque secte diffèrent radicalement les uns des autres, ils ne peuvent pas être vrais. Et s’ils sont faux, que sont-ils donc ?
« La pire malédiction pour une nation, dit le Dr Inman, pas une mauvaise religion, mais la forme de croyance qui met un frein aux questions viriles. Aucune nation de l’antiquité, que je sache, soumise à l’autorité des prêtres, qui ne soit tombée sous le glaive de ceux qui étaient opposés aux hiérarques… Le plus grand danger vient des prêtres qui ferment l’œil au vice et l’encourage comme un moyen d’augmenter leur pouvoir sur leurs ouailles. Tant que chacun ne fera aux autres que ce qu’il voudrait qu’on lui fit, et ne permettra à personne de s’entremettre entre lui et son Créateur, tout ira bien dans ce bas monde (238). »