CRIMES CHRETIENS ET VERTUS PAIENNES – Partie 11
Le corps est le sépulcre, la prison de l’âme, et de nombreux Pères chrétiens admettaient avec Platon que l’âme est châtiée, par son union avec le corps. C’est la doctrine fondamentale des Bouddhistes et aussi de beaucoup de Brahmanes. Lorsque Plotin dit que, « quand l’âme est descendue en génération [de sa condition semi-divine], elle participe au mal et est emportée fort loin dans un état tout à fait opposé à sa pureté et son intégrité primitives ; son plongeon dans cet état n’est rien moins qu’une chute dans la fange (225) », il ne fait que répéter l’enseignement de Gautama Bouddha. Si nous devons croire les anciens initiés, il faut accepter leur interprétation des symboles. Et si, de plus, nous voyons qu’ils sont en parfait accord avec l’enseignement des plus grands philosophes, et avec ce que nous savons symboliser la même signification dans les Mystères modernes de l’Orient, nous devons croire qu’ils ont raison.
Si Déméter était la personnification de l’âme intellectuelle ou plutôt de l’âme Astrale, moitié émanation de l’esprit et moitié teintée de matière par une succession d’évolutions spirituelles, nous comprendrons aisément la signification de la matrone Baubo, l’Enchanteresse qui, avant de réussir à réconcilier l’âme, Déméter, avec sa nouvelle position, se voit obligée d’assumer les formes sexuelles d’un enfant. Baubo, c’est la matière, le corps physique ; et l’âme astrale intellectuelle, encore pure, ne peut être attirée dans sa nouvelle prison terrestre qu’en faisant miroiter à ses yeux l’innocence de l’enfance. Jusqu’à ce moment, condamnée à son sort, Déméter, ou Magna-Mater, l’Ame, hésite, s’étonne et souffre ; mais, dès qu’elle a trempé ses lèvres dans la potion magique préparée par Baubo, elle oublie ses peines ; elle se sépare, pendant un certain temps, de cette conscience intelligente plus élevée qu’elle possédait avant d’entrer dans le corps d’un enfant. Elle cherchera, dès lors, à la retrouver ; et lorsque l’âge de raison arrive pour l’enfant, la lutte, oubliée pendant les années de l’enfance, recommence de nouveau pour elle. L’âme astrale est placée entre la matière (le corps) et l’intelligence supérieure (son esprit immortel ou Nous). Lequel des deux remportera la victoire ? Le résultat de la lutte de la vie réside dans la triade. C’est une question de quelques années de jouissance physique ici-bas, et – si celle-ci a engendré des abus – de la dissolution du corps terrestre, suivie de la mort du corps astral ; ainsi empêché de s’unir à l’esprit le plus élevé de la triade, lequel seul nous confère l’immortalité individuelle ; ou alors, de devenir des mystes immortels, des initiés, avant la mort, aux vérités divines de la vie future ; des demi-dieux ici-bas et des DIEUX là-haut.
Tel était le but principal des Mystères, entaché de diabolisme par la théologie et ridiculisé par les symbologistes modernes. Nier que l’homme possède certains pouvoirs secrets, qu’il peut développer au plus haut degré par l’étude psychologique ; qu’il est capable de devenir un hiérophante afin de les transmettre à d’autres dans les mêmes conditions de discipline terrestre, c’est accuser de mensonge et de folie les meilleurs, les plus purs et les plus savants parmi les hommes de l’antiquité et du Moyen Age. Ce qu’il était donné à l’hiérophante de voir au dernier moment, ils ne l’ont jamais laissé soupçonner, et cependant Pythagore, Platon, Plotin, Jamblique, Proclus et combien d’autres ont connu, l’ont su et en ont armé la réalité.
Que ce soit dans « le temple intérieur », ou par l’étude privée de la théurgie, ou encore par le seul effort de toute une vie de travail spirituel, ils eurent, tous, la preuve pratique de possibilités divines de cette nature chez l’homme qui combat ici-bas avec la vie, pour gagner la vie dans l’éternité. Platon, dans Phèdre, fait allusion à ce que devait être la dernière epopteïa (250 av. J.-C.) : « … étant initié dans ces Mystères, qu’il est juste de dénommer les plus divins de tous les mystères… nous sommes délivrés des maux qui autrement nous atteindraient dans les temps à venir. De même, à la suite de cette divine initiation, nous devenons les spectateurs de visions divines, entières, simples, immuables, qui ont pour siège la lumière pure. » Cette phrase nous laisse croire qu’ils avaient des visions de dieux et d’esprits. Ainsi que Taylor le fait observer avec raison, nous pouvons conclure de tous ces passages empruntés aux ouvrages des initiés, « que la partie la plus sublime des epopteïa… consistait dans la vue des dieux eux- mêmes resplendissants de lumière (226) », c’est-à-dire des esprits planétaires les plus élevés. L’affirmation de Proclus à cet égard ne laisse aucun doute ! « Dans toutes les initiations et tous les mystères, les dieux se présentent sous des formes variées et apparaissent dans une variété d’états, et quelquefois, même, ils se présentent à la vue dans une lumière sans forme ; quelquefois cette lumière prend la forme humaine, et quelquefois aussi une forme différente (227). »
« Tout ce qui existe sur la terre est la ressemblance et L’OMBRE de quelque chose qui existe dans la sphère, tandis que la chose resplendissante [le prototype de l’âme-esprit], demeure dans un état immuable ; il en est de même aussi de son ombre. Mais lorsque le resplendissant se retire loin de son ombre, la vie se retire aussi à une distance de celle-ci. Et cependant, cette même lumière est l’ombre de quelque chose de plus resplendissant encore qu’elle-même. » C’est ainsi que parle Desâtir (228c), laissant voir ainsi l’identité de ses doctrines ésotériques avec celles des philosophes de la Grèce.
La seconde affirmation de Platon nous confirme dans notre supposition que les Mystères des anciens étaient identiquement les mêmes que les Initiations pratiquées de nos jours chez les adeptes Bouddhistes et Hindous. Les visions les plus sublimes et les plus véridiques sont obtenues, non pas par des extatiques naturels ou des « médiums », comme on l’affirme à tort quelquefois, mais au moyen d’une discipline régulière d’initiations graduées et du développement des pouvoirs psychiques. Les Mystes étaient mis en contact intime avec ceux que Proclus nomme des « natures mystiques », des « dieux resplendissants », parce que, ainsi que le dit Platon, « nous étions nous-mêmes purs et immaculés, ayant été délivrés de ce vêtement qui nous entoure et qu’on nomme le corps, auquel nous sommes liés comme l’huître à sa coquille (229) ».
C’est ainsi que, dans l’Inde antique, la doctrine des Pitris planétaires et terrestres n’était entièrement révélée, ainsi que c’est encore le cas de nos jours, qu’au dernier moment de l’initiation et seulement aux adeptes des degrés supérieurs. Nombreux sont les fakirs qui, bien que purs, loyaux et dévoués, n’ont jamais encore vu la forme astrale d’un pur pitar humain (un ancêtre ou père) autrement qu’au moment solennel de leur première et dernière initiation. C’est en présence de son instructeur, Son Gourou, et juste avant que le Vatou-Fakir soit envoyé dans le monde des vivants avec sa baguette de bambou à sept nœuds pour toute protection, qu’il est mis, soudain, face à face avec la PRESENCE inconnue. Il la voit, et se prosterne aux pieds de la forme qui s’évanouit devant lui ; mais on ne lui confie point le grand secret de son évocation ; car c’est le mystère suprême de la syllabe sainte. Le AUM renferme l’évocation de la triade Védique, la Trimoûrti de Brahma, Vichnou, Shiva, suivant les Orientalistes (230) ; elle renferme, à notre avis, l’évocation de quelque chose de plus réel et de plus objectif que cette trinité abstraite – contredisant en cela, avec tout le respect qui leur est dû, nos éminents hommes de science. C’est la trinité de l’homme, lui-même, en voie de devenir immortel par l’union solennelle de son triple SOI intime – le corps grossier, extérieur, l’enveloppe n’étant même pas prise en considération dans cette trinité (231). C’est lorsque cette trinité, anticipant sur la réunion triomphante au-delà des portes de la mort corporelle, devient pendant quelques secondes une UNITE, que le candidat est autorisé, au moment de l’initiation, à contempler son soi futur. C’est ainsi que nous devons l’interpréter dans le Desatir persan, en parlant du « Resplendissant » ; chez les philosophes-initiés grecs avec l’Augoeides – la « divine vision dont le siège est la lumière pure » lumineuse par elle-même ; et dans Porphyre (232c) lorsqu’il dit que Plotin fut réuni à son « dieu » six fois durant sa vie ; et ainsi de suite.
Bhrihaspati dit que, dans l’Inde ancienne, le Mystère de la trinité, connu seulement des initiés, ne pouvait être révélé au vulgaire, sous peine de mort.
II en était de même dans les Mystères de l’Ancienne Grèce et de Samothrace. La même chose a lieu aujourd’hui. Il est confié au pouvoir des adeptes, et doit rester un mystère pour le monde aussi longtemps que le savant matérialiste le considère comme une illusion improbable, une folle hallucination, et que le théologien dogmatique le condamne comme un piège du Démon.
On divise, en Inde, en trois catégories, les communications subjectives avec les êtres humains, les esprits divins de ceux qui nous ont précédés dans la silencieuse région de la félicité. Entraîné spirituellement par son Gourou ou Sannyâsi, le vatou (disciple ou néophyte) commence à ressentir leur présence. S’il n’était sous la tutelle immédiate d’un adepte, il serait dominé par les êtres invisibles et entièrement à leur merci, car, parmi toutes ces influences subjectives, il est incapable de discerner les bonnes des mauvaises. Heureux celui qui est sûr de la pureté de son atmosphère spirituelle !
À cette conscience subjective, qui constitue le premier degré, vient s’ajouter, après un laps de temps, celle de la clairaudience. Celle-ci constitue le second degré, ou stade de développement. Le sensitif – lorsqu’il ne l’est pas devenu par un entraînement psychologique – entend à ce moment clairement, mais il est encore incapable de discerner : il ne peut encore vérifier ses impressions, et celui qui n’est pas protégé, n’est que trop souvent trompé par les malicieux pouvoirs de l’air, par des semblants de voix et de phrases. Mais l’influence du Gourou le soutient ; c’est le bouclier le plus sûr contre l’intrusion des bhoûthâ dans l’atmosphère du vatou, consacré aux purs Pitris humains et célestes.
Le troisième degré est celui où le fakir, ou un candidat quelconque, ressent, entend et voit ; il peut encore reproduire, à volonté, la réflexion des Pitris sur le miroir de la lumière astrale. Tout dépend de ses pouvoirs psychologiques et magnétiques, qui sont toujours proportionnés à l’intensité de sa volonté. Mais le fakir ne réussira jamais à contrôler l’Akâsha, le principe vital spirituel, l’agent omnipotent de tout phénomène, au même degré qu’un adepte de la troisième et plus haute initiation. Les phénomènes produits par la volonté de ces derniers ne courent généralement pas les rues pour la satisfaction des investigateurs bouche-bée.
L’unité de Dieu, l’immortalité de l’esprit, la foi dans la rédemption par les œuvres, le mérite et le démérite ; voilà les principaux articles de foi de la Religion-Sagesse, et les bases du Védisme, du Bouddhisme et du Parsisme ; nous constatons aussi qu’elles furent celles de l’antique Osirisme, lorsque, après avoir abandonné le dieu solaire populaire au matérialisme du peuple, nous concentrons notre attention sur les Livres d’Hermès, le trois fois grand.
« LA PENSEE enveloppait encore le monde dans le silence et les ténèbres… Alors le Seigneur qui existe par Lui-même, et qui ne peut être divulgué aux sens externes des hommes, dissipa les ténèbres, et manifesta le monde visible.
Celui qui ne peut être perçu que par l’esprit, qui échappe aux organes des sens, qui n’a aucune partie visible, qui est éternel, l’âme de toutes choses, que nul ne peut comprendre, déploya Sa propre splendeur. »
(Manou, livre I, shlokas 5-7)
Tel est l’idéal du Suprême dans la pensée de tout philosophe hindou.
« Le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance de l’âme suprême [l’esprit] ; c’est la première de toutes les sciences, car elle seule confère à l’homme l’immortalité« .
(Manou, livre XII, shloka 85)
Et nos savants prétendent que le Nirvâna du Bouddha et le Moksha de Brahmâ sont le synonyme d’annihilation complète ! C’est ainsi que le verset suivant est interprété par quelques matérialistes :
« Celui qui reconnaît l’Ame suprême dans sa propre âme, ainsi que dans celle de toutes les autres créatures, et qui est également juste pour tous [qu’ils soient des hommes ou des animaux], se réserve le plus heureux de tous les sorts, celui d’être finalement absorbé dans le sein de Brahma ».
(Manou, livre XII, shloka 125).
La doctrine de Moksha et de Nirvâna, telle que l’a l’école de Max Muller, ne souffre pas la comparaison avec les nombreux textes que l’on pourrait lui opposer, si on le voulait bien comme réfutation finale. Il existe, dans beaucoup de pagodes, grand nombre de sculptures qui contredisent de but en blanc une pareille accusation. Demandez à un Brahmane de vous expliquer Moksha ; adressez-vous à un Bouddhiste cultivé et priez-le de vous exposer la signification de Nirvâna. Ils vous répondront tous deux que, dans chacune de ces religions, le Nirvâna représente le dogme de l’immortalité de l’esprit ; qu’atteindre Nirvâna signifie l’absorption dans la grande âme universelle, et que celle-ci représente un état et non un être individuel ou un dieu anthropomorphe, tel quelques-uns conçoivent l’EXISTENCE suprême. Qu’un esprit qui a atteint cet état devient une partie du tout intégral ; mais malgré cela, il ne perd jamais son individualité. À partir de ce moment, l’esprit vit une existence spirituelle sans crainte de modifications ultérieures dans la forme ; car la forme est un attribut de la matière, et l’état de Nirvana implique la purification complète, ou la délivrance finale même de la particule la plus sublimée de la matière.
Lorsqu’il est démontré que les Hindous et les Bouddhistes croient à l‘immortalité de l’esprit, l’expression absorber signifie nécessairement l’union intime, et non l’annihilation. Que les Chrétiens les appellent idolâtres, s’ils l’osent encore, en présence de la science et des plus récentes traductions des livres sacrés sanscrits ; ils n’ont pas le droit de présenter les doctrines philosophiques des anciens sages comme une inconséquence, et les philosophes eux-mêmes comme des sots dénués de logique. Nous pourrions, avec bien plus de raison, accuser les anciens Juifs de nihilisme total. Il n’y a pas dans les livres de Moise – ni dans les prophètes à ce compte-là – un seul mot qui, interprété littéralement, laisse concevoir la notion de l’immortalité de l’esprit. Et cependant, tout fervent israélite espère être « recueilli dans le sein d’A-Braham ».
On a accusé les Hiérophantes et quelques Brahmanes d’administrer des boissons fortes et des anesthésiques aux époptaï afin de provoquer chez eux des visions qu’ils prenaient pour des réalités. Ils se sont servis de breuvages sacrés, et ils s’en servent encore ; ces breuvages, comme le Soma, possèdent la propriété de libérer la forme astrale des liens de la matière ; mais, dans ces visions, il n’y a pas plus d’hallucinations, que dans les aperçus que le savant donne, à l’aide de son instrument d’optique, sur le monde microscopique. On ne peut percevoir, toucher et converser avec l’esprit pur au moyen des sens corporels. Seul, l’esprit peut voir l’esprit et parler avec lui ; et même notre âme astrale, le Doppel-gænger, est trop grossière, trop teintée encore de matière terrestre, pour que nous puissions nous fier entièrement à ses perceptions et à ses insinuations.
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