COSMOGONIES ORIENTALES ET ANNALES BIBLIQUES – Partie 9
Malgré la circonspection avec laquelle nous devons accepter quoi que ce soit au sujet de Jésus, venant de sources juives, il faut reconnaître que, dans certaines choses, leurs affirmations sont mieux fondées (là où leurs intérêts directs par rapport aux faits ne sont pas en jeu) que celles des pieux Pères, par trop jaloux. Une chose est certaine, c’est que saint Jacques(), le « frère du Seigneur », ne parle à aucun endroit de sa résurrection. Il n’appelle jamais Jésus, « Fils de Dieu », ou même Christ-Dieu. Une fois seulement, en parlant de lui, il l’appelle le « Seigneur de Gloire » ; mais les Nazaréens faisaient de même lorsqu’ils parlaient de leur prophète Iohanan bar Zacharia, ou Jean, le fils de Zacharie (saint Jean-Baptiste). Leurs expressions favorites pour leur prophète sont les mêmes que celles employées par Jacques() en parlant de Jésus. Un homme « de la semence des hommes », « Messager de Vie », « de Lumière », « Seigneur Apôtre », « Roi issu de la Lumière », et ainsi de suite. « Mes frères, que votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus-Christ » etc., dit saint Jacques dans son Epître (II, 1) s’adressant au Christ, croit-on, comme DIEU. « La Paix soit avec toi, mon Seigneur JEAN Abo Sabo, Seigneur de Gloire ! » dit le Codex Nazaraeus (11, 19), qu’on sait ne s’adresser qu’à un Prophète. « Vous avez condamné, vous avez tué le Juste », dit Jacques() (V, 6). « Iohanan (Jean) est le Juste, il est venu à vous dans la voie de la justice », dit Matthieu() (XXI, 32, texte syriaque).
Jacques() n’appelle même pas Jésus Messie, dans le sens que lui attribuent les Chrétiens, mais il fait allusion au « Messie-Roi » cabalistique qui est le Seigneur des armées (475) (V. 4), répétant plusieurs fois que le « Seigneur » viendra ; mais il ne l’identifie nulle part avec Jésus. « Soyez donc patients, jusqu’à l’avènement du Seigneur… Soyez patients, car l’avènement du Seigneur est proche » (V. 7, 8), et il ajoute : « Prenez, mes frères, pour modèles de souffrance et de patience le Prophète [Jésus] qui a parlé au nom du Seigneur. » Bien que dans la version actuelle le mot « prophètes » soit au pluriel, il s’agit ici d’une falsification délibérée de l’original, son but étant évident. Après avoir cité les « Prophètes » comme un exemple, Jacques ajoute immédiatement : « Vous avez entendu parler de la patience de Job() et vous avez vu la fin du Seigneur » – combinant ainsi les exemples de ces deux admirables personnages, et les mettant sur un pied de parfaite égalité. Mais nous avons mieux pour étayer notre argument. Jésus, lui-même, n’a-t-il pas glorifié le prophète du Jourdain ? « Qu’êtes-vous donc allés voir ? un Prophète ? Oui, vous dis-je, et plus qu’un Prophète… Je vous le dis en vérité, parmi ceux qui sont nés de femmes, il n’en a point paru de plus grand que Jean-Baptiste. » (Luc VII. 26-28).
Et de qui était né celui qui parlait ainsi ? Ce ne sont que les Catholiques Romains qui ont transformé Marie, la mère de Jésus, en une Déesse. Pour tous les autres Chrétiens, elle était une femme, que sa naissance à lui fût immaculée ou non. Logiquement parlant, Jésus confesse que Jean (Jean-Baptiste) était plus grand que lui. Remarquez comment le langage de l’Ange Gabriel(), en s’adressant à Marie, remet les choses au point : « Bénie es-tu entre les femmes. » Il n’y a pas d’équivoque ; il ne l’adore pas comme la Mère de Dieu, et il ne lui décerne pas non plus le titre de déesse ; il ne s’adresse pas même à elle comme « Vierge », mais il l’appelle une femme ; et il ne la considère supérieure aux autres femmes que parce que son extrême pureté lui a créé une meilleure chance.
On connaissait les Nazaréens sous les noms de Baptistes, de Sabéens, et de Chrétiens de Saint-Jean. [Mandéens] Ils croyaient que le Messie n’était pas le Fils de Dieu, mais simplement un prophète qui suivrait Jean. « Johanan, le fils d’Abo Sabo Zacharie se dira à lui-même : Celui qui aura foi dans ma justice et dans mon BAPTEME sera reçu dans mon association ; il partagera avec moi le siège qui est la demeure de la vie du suprême Mano et du feu vivant. » (Codex Nazaraeus II, p. 115) Origene fait remarquer « qu’il y en a qui disent de Jean [Baptiste] qu’il était l’oint (Christos) (476c). L’Ange Rasiel des Cabalistes est l’ange Gabriel() des Nazaréens, et c’est celui-ci qui fut choisi, par les Chrétiens, parmi toute la hiérarchie céleste, pour être le messager de l’ « Annonciation ». Le génie envoyé par le « Seigneur de Celsitude » est Æbel Zivo, qu’on nomme également GABRIEL() Legatus » (477c). Paul() voulait, sans doute, faire allusion à la secte des Nazaréens lorsqu’il dit : « Après eux tous, il [Jésus] m’est aussi apparu à moi, comme à quelqu’un qui n’est pas né à terme » (I Corinth. XV, 8) rappelant ainsi à son auditoire l’expression commune des Nazaréens, qui traitaient les Juifs « d’avortons ou nés avant terme ». Saint Paul se glorifie d’appartenir à une secte hérétique (478).
Lorsque les notions métaphysiques des Gnostiques, qui reconnaissaient en Jésus le Logos et l’Oint, commencèrent à gagner du terrain, les Chrétiens primitifs se séparèrent des Nazaréens, qui accusaient Jésus d’avoir perverti les doctrines de saint Jean(), et d’avoir apporté un changement au baptême du Jourdain (479c). Milman dit « qu’aussitôt qu’il (l’Evangile) eut dépassé les frontières de la Palestine, et que le nom du « Christ » eut acquis la sainteté et la vénération dans les villes orientales, il devint une sorte d’impersonnalité métaphysique, tandis que la religion perdit son objet purement moral et prit le caractère d’une simple théogonie spéculative (480). Le seul document semi-original qui nous ait été transmis de l’époque apostolique primitive est les Logia de saint Matthieu(). La doctrine véritable et authentique est restée entre les mains des Nazaréens, et dans cet Evangile de Matthieu(), qui contient la « doctrine secrète », les « Paroles de Jésus » mentionnées par Papias. Ces paroles étaient, sans doute, de même nature que les petits manuscrits qu’on mettait entre les mains des néophytes, candidats à l’initiation aux Mystères, et qui contenaient les Aporrheta ou révélations de quelques rites et symboles importants. S’il en était autrement, pourquoi Matthieu() aurait-il pris tant de précautions pour les tenir « secrètes » ?
Le Christianisme primitif eut ses attouchements, ses mots de passe et ses degrés d’initiation. Les innombrables joyaux gnostiques, et les amulettes en sont une preuve de poids. C’est une science symbolique. Les Cabalistes furent les premiers à gratifier le Logos universel (481) d’épithètes telles que « Lumière de Lumière », « Messager de VIE » et de LUMIERE » (482c), et nous retrouvons ces expressions adoptées in toto par les Chrétiens, ainsi que presque tous les termes gnostiques tels que Pleroma (Plénitude), Archons, Æons, etc. Quant aux termes « Premier-Né », le Premier et « Fils Unique », ils sont aussi vieux que le monde. Hippolyte nous dit que le mot « Logos » existait déjà chez les Brahmanes. « Les Brachmanes disent que le Dieu est Lumière, non pas telle que nous la voyons, ou telle que le soleil et le feu ; mais ils ont un Dieu LOGOS, non pas le Logos articulé de la Gnose, par lequel les plus hauts MYSTERES de la Gnose sont perçus par les Sages (483). « Les Actes des Apôtres et le Quatrième Evangile fourmillent d’expressions gnostiques. Le « Premier-né de Dieu » de la Cabale « est émané du Très Haut » en même temps que ce qui est « l’Esprit de l’Onction » ; et encore : « on l’appelait l’Oint du Très Haut » (484c). Tout cela est reproduit en Esprit et en substance par l’auteur de l’Evangile selon saint Jean(). « Cette lumière était la véritable lumière » et « la lumière luit dans les ténèbres ». « Et le VERBE a été fait chair. » « Et nous avons tous reçu de sa Plénitude [Pleroma] », etc. (Jean, 1).
Par conséquent, le « Christ » et le « Logos » ont existé des siècles avant le Christianisme ; on étudiait déjà la Gnose Orientale longtemps avant l’époque de Moise, et il faut rechercher l’origine de toutes ces doctrines dans les périodes archaïques de la philosophie asiatique primitive. La seconde Epître de Pierre() et le fragment de Jude(), conservé dans le Nouveau Testament, prouvent, par leur phraséologie, qu’ils appartenaient à la Gnose orientale cabalistique, car ils font usage des mêmes expressions que les Gnostiques chrétiens, qui avaient échafaudé une partie de leur doctrine sur la Cabale orientale. « Audacieux et arrogants, ils [les Ophites] ne craignent pas d’injurier les Gloires« , dit Pierre() (II, Epître II, 10) se posant par là en modèle pour les injures ultérieures de Tertullien ou d’Irenee (485c). Malgré cela [à l’instar de Sodome et de Gomorrhe] aussi, entraînés par leurs rêveries, ils souillent pareillement leur chair, méprisent l’autorité et injurient les GLOIRES, dit Jude() (Epître 8), renchérissant sur les paroles de saint Pierre(), et se servant d’expressions consacrées dans la Cabale.
L’autorité est « l’Empire » la dixième séphira des Cabalistes (486c). Les Puissances et les Gloires sont les Génies subordonnés des Archanges et des Anges du Zohar (487c). Ces émanations sont la vie même de la Cabale et du Zoroastrianisme ; et le Talmud, lui-même, dans son état actuel, est entièrement emprunté au Zend Avesta. Par conséquent, en adoptant le point de vue de Pierre(), de Jude(), et d’autres apôtres Juifs, les Chrétiens ne sont devenus qu’une secte dissidente des Persans, car ils ne donnent même pas à toutes ces Puissances la signification que leur donnent les véritables cabalistes. Paul(), en mettant ses prosélytes en garde contre l’adoration des anges, prouve combien il appréciait, déjà à cette époque, le danger des emprunts à une doctrine métaphysique dont la philosophie ne pouvait être correctement interprétée que par ses adhérents érudits, les Mages et les Tanaïm juifs. « Qu’aucun homme, sous une apparence d’humilité et par un culte des anges, ne vous ravisse à son gré le prix de la course, tandis qu’il s’abandonne à ses visions et qu’il est enflé d’un vain orgueil par ses pensées charnelles (488) », telle est la phrase que Paul() adresse directement à Pierre() et à ses défenseurs. Dans le Talmud, Michel() est le Prince de l’Eau, qui a sept esprits inférieurs subordonnés. Il est le patron, l’ange gardien des Juifs, ainsi que nous en informent Daniel (V. 21) et les Ophites grecs, qui l’assimilent à leur Ophiomorphos, la création personnifiée de l’envie et de la malice chez Ilda-Baoth, le Démiurge (Créateur du monde matériel) ; il prétend également établir la preuve qu’il est Samâel, le prince hébreu des mauvais Esprits, ou Devs persans, que les Juifs considéraient naturellement comme des blasphémateurs. Mais Jésus a-t-il jamais sanctionné cette croyance aux anges, si ce n’est qu’avec leur qualité de messagers et de serviteurs de Dieu ? Et voilà encore comment les divergences entre les confessions de foi chrétiennes se rattachent directement à ces deux points de vue primitifs, contradictoires.
Paul(), qui croyait à tous ces pouvoirs occultes du monde, « invisibles », bien que toujours « présents », dit : « Vous marchiez suivant l’Æon de ce monde, suivant l’Archon [Ilda-Baoth, le Démiurge] qui a la domination de l’air », et « nous ne luttons pas contre la chair et le sang, mais contre les dominations et les puissances ; les seigneurs des ténèbres, les mauvais esprits des régions supérieures (489) ». Cette phrase : « Vous étiez morts dans le péché et dans l’erreur », car « vous marchiez suivant l‘Archon », autrement dit Ilda-Baoth, le Dieu et le Créateur de la matière des Ophites, démontre sans équivoque aucune :
- que Paul(), malgré quelques dissensions avec les doctrines les plus importantes des Gnostiques, partageait, plus ou moins, leurs notions cosmogoniques des émanations ; et
- qu’il savait pertinemment que ce Démiurge, dont le nom Juif était Jehovah, n’était pas le Dieu prêché par Jésus. Si nous comparons maintenant la doctrine de Paul() avec les principes religieux de Pierre() et de Jude(), nous trouvons que non seulement ces derniers adoraient l’archange Michel(), mais encore qu’ils vénéraient SATAN, car celui-ci, avant sa chute, était aussi un ange ! Ils le font ouvertement et insultent les Gnostiques (490), qui en disaient du « mal ».
Il est impossible de nier ce qui suit : Pierre() dénonçant ceux qui ne craignaient pas de dire du mal des « dignités », ajoute, « tandis que les anges qui sont, supérieurs en forces et en puissances, ne portent pas contre elles [les Dignités] de jugement injurieux devant le Seigneur » (Epître de Pierre II, II). Qui sont ces dignités ? Jude(), dans son Epître générale, le dit clair comme le jour : Les dignités sont les DIABLES !! Se plaignant du peu de respect des Gnostiques pour les puissances et les dominations, Jude() emploie, comme argument, les mêmes paroles que Pierre() : « Or, l’archange Michel(), lorsqu’il contestait avec le Diable et lui disputait le corps de Moise, n’osa pas porter contre lui un jugement injurieux, mais il dit : Que le Seigneur te réprime » (1,9).
Est-ce assez clair ? Sinon, la Cabale se charge de nous faire savoir ce qu’étaient les Dignités.
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