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COSMOGONIES ORIENTALES ET ANNALES BIBLIQUES – Partie 4

Et maintenant reprenons la question : Qui furent les premiers Chrétiens ? Ceux qui furent facilement convertis par l’éloquente simplicité de Paul() qui leur promit, au nom de Jésus, la libération de l’étroit esclavage ecclésiastique. Ils ne comprenaient qu’une seule chose : ils étaient les « enfants de la Promesse » (Galates, IV, 28). L’ « Allégorie » de la Bible mosaïque leur avait été dévoilée l’alliance « du Mont Sinaï, enfantant pour la servitude », c’est Agar (Ibidem, 24), l’ancienne Synagogue juive, et elle était « dans la servitude avec ses enfants » envers Jérusalem, la nouvelle, la libre, « notre mère à tous ». D’une part, la synagogue et la loi qui persécutaient tous ceux qui osaient franchir la ligne étroite de la bigoterie et du dogmatisme ; d’autre part, le « Paganisme (399) (399c1) » avec ses sublimes vérités philosophiques cachées ; dévoilées à quelques rares individus, mais laissant les masses chercher, sans espoir de réussite, à découvrir lequel était LE dieu, dans ce Panthéon encombré de divinités et de sous-divinités. Aux autres, l’apôtre de la circoncision, appuyé de tous ses partisans, promettait, s’ils se conformaient à la « loi », la vie future et une résurrection dont ils n’avaient jamais eu aucune idée. Avec cela, il ne laissait pas échapper une seule occasion de contredire Paul(), sans toutefois le nommer, mais en l’indiquant assez clairement pour qu’il ne fût pas possible d’ignorer à qui Pierre() se référait. Bien qu’ils en eussent converti quelques-uns, partisans de la résurrection mosaïque promise par les Pharisiens, ou qui étaient tombés dans les doctrines nihilistes des Sadducéens, ou professé les croyances polythéistes de la plèbe païenne, qui ne reconnaissait aucun état après la mort, sinon un néant lugubre, il est peu probable que la contradiction systématique des deux apôtres ait beaucoup contribué à servir leur œuvre de prosélytisme. Ils n’eurent que fort peu de succès auprès des classes pensantes et cultivées, ainsi que le démontre clairement l’histoire ecclésiastique. Où était la vérité ? Lequel des deux prêchait la parole inspirée de Dieu ? D’une part, ainsi que nous l’avons vu, ils avaient entendu l’apôtre Paul() leur expliquer que des deux alliances, « lesquelles sont allégoriques », l’ancienne, celle du Mont Sinaï, « enfantant pour la servitude », c’était Agar, l’esclave ; et le Mont Sinaï, lui-même correspondait à « Jérusalem », qui est maintenant dans la « servitude » avec ses enfants circoncis ; la Nouvelle Alliance, c’était Jésus-Christ ; la « Jérusalem d’en haut qui est libre ». D’autre part, il y avait Pierre(), qui le contredisait et allait jusqu’à l’injurier. Paul() s’écrie avec force : « Chasse l’esclave et son fils » (l’ancienne loi et la synagogue). « Le fils de l’esclave n’héritera pas avec le fils de la femme libre. » « Demeurez donc fermes dans la liberté que nous a donnée le Christ et ne vous laissez pas mettre de nouveau sous le joug de la servitude… Voici, moi, Paul(), je vous dis que, si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de rien ! »(Galates, V. 2). Qu’écrit Pierre(), de son côté ? Que veut-il dire par les paroles suivantes : « Avec des discours enflés de vanité… ils leur promettent la liberté, quand ils sont, eux-mêmes, esclaves de la corruption, car chacun est esclave de ce qui a triomphé de lui ». « en effet si, après s’être retirés des souillures du monde par la connaissance du Seigneur et Sauveur… ils s’y engagent de nouveau et sont vaincus… leur dernière condition est pire que la première. Car mieux valait pour eux n’avoir pas connu la voie de la justice, que de se détourner, après l’avoir connue, du saint commandement qui leur avait été donné. » (II Pierre() 18-31).

Certainement, Pierre() ne fait pas allusion aux Gnostiques, car à ceux-ci on ne leur avait pas « donné de saint commandement », tandis qu’il avait été donné à Paul(). Ils n’avaient jamais promis la « liberté » de la servitude, mais Paul() l’avait fait à maintes reprises. De plus, celui-ci rejette « l’ancienne alliance », Agar l’esclave ; et Pierre() s’y attache de toutes ses forces. Paul() avertit le peuple de se méfier des puissances et des dignités (les anges inférieurs des Cabalistes) ; et Pierre(), ainsi que nous le ferons voir plus loin, les respecte et condamne ceux qui ne le font pas. Pierre() prêche la circoncision, et Paul() l’interdit.

Par la suite, lorsque toutes ces extraordinaires méprises, ces contradictions, ces dissensions et ces inventions se furent de force adaptées au cadre laborieusement exécuté par le clergé de la nouvelle religion, à laquelle on donna le nom de Christianisme ; que le tableau chaotique lui-même fut adroitement soustrait à un examen trop approfondi, au moyen d’un formidable arsenal de pénitences ecclésiastiques et d’anathèmes, destinés à éloigner les curieux sous prétexte de sacrilège et de profanation des Mystères divins ; et que des millions d’êtres eurent été massacrés au nom du Dieu de Pitié – à ce moment-là vint la Réforme. Elle mérite certainement son nom, au sens le plus paradoxal du mot. Elle abandonna Pierre() et prétendit prendre Paul() pour son seul guide spirituel ; de sorte que l’apôtre qui tonnait contre l’ancienne loi de servitude ; qui laissait aux Chrétiens liberté entière de célébrer le Sabbat ou de ne pas le faire ; qui rejetait tout ce qui était antérieur à Jean-Baptiste, est aujourd’hui proclamé le porte-bannière du Protestantisme, qui s’accroche à l’ancienne alliance plus que les juifs eux-mêmes, qui met en prison ceux qui considèrent le Sabbat ainsi que le faisaient Jésus et Paul(), et qui surpasse en intolérance dogmatique la synagogue du premier siècle !

Mais qui, alors, étaient les premiers Chrétiens, demanderons-nous encore ? Ce furent incontestablement les Ebionites ; et en cela nous ne faisons que nous conformer à l’opinion des meilleurs critiques. « Il n’y a pas de doute que l’auteur (des Homélies de saint Clement) était un représentant du Gnosticisme Ebionite, qui avait été, en un temps la forme la plus pure du Christianisme primitif (400c) … Et qui étaient les Ebionites ? C’étaient les disciples et les partisans des Nazaréens primitifs, les Gnostiques cabalistes. Le traducteur du Codex Nazaraeus dit, dans sa préface : « Que les Nazaréens n’aient pas non plus rejeté… (les Æons), c’est fort naturel, car ils furent les instructeurs des Ebionites, qui les admettaient (les Æons) (401c). »

Et voici, de plus, Epiphane, l’Homère chrétien des Hérésies, qui nous dit qu’ « Ebion était de l’opinion des Nazaréens, la forme des Cérinthiens (qui supposent que le monde fut élaboré par les anges) et on leur donnait le nom de Chrétiens (402) ». Cette appellation leur était certainement plus correctement appliquée qu’aux prétendus Chrétiens orthodoxes de l’école d’Irenee et de celle subséquente du Vatican. Renan nous fait voir que la secte des Ebionites réunissait dans son sein tous les parents survivants de Jésus. Jean-Baptiste, son cousin et précurseur, était le Sauveur accepté des Nazaréens, et leur Prophète. Ses disciples habitaient l’autre rive du Jourdain, et l’auteur de Sôd the Son of the Man prouve clairement et péremptoirement que la scène du baptême du Jourdain se déroula sur l’emplacement du Culte d’Adonis (403c). « De l’autre côté du Jourdain, et au-delà du lac, habitaient les Nazaréens, une secte qu’on dit avoir déjà existé lors de la naissance de Jésus, et qui le comprit parmi ses membres. Ils doivent s’être étendus à l’est du Jourdain et au sud-est chez les Arabes (Galates, I, 17-21 ; II, 11) et les Sabéens, dans la direction de Bosra ; ils doivent encore s’être répandus par le Liban jusqu’à Antioche et au nord-est jusqu’à l’établissement Nazaréen de Beroea, où saint Jerome les trouva. Il est possible que les Mystères d’Adonis prévalaient encore dans le désert ; dans les montagnes, le cri de Aiaï Adonaï était commun (404). »

« Ayant été en rapport (conjunctus) avec les Nazaréens, tout Ebionite enseignait aux autres sa propre hérésie, que le Christ était né de la semence d’un homme », écrit Epiphane.

S’il en est ainsi, il faut croire qu’ils en savaient plus long au sujet de leur prophète contemporain, qu’Epiphane qui vécut quatre cents ans plus tard. Theodoret, ainsi que nous l’avons fait voir d’autre part, décrit les Nazaréens comme des Juifs qui « vénèrent l’oint comme un homme juste », et acceptent l’Évangile dit « selon saint Pierre ». Saint Jerome trouve l’Évangile original, authentique, écrit en langue hébraïque par Matthieu(), l’apôtre publicain, dans la bibliothèque réunie à Césarée par le martyr Pamphile. « Les Nazaréens de Beroea en Syrie, qui se servent de cet Évangile, me donnèrent la permission de le traduire », écrit-il vers la fin du IVème siècle (405). Et saint Jerome ajoute : « Dans l’Évangile dont se servent les Nazaréens et les Ebionites, que j’ai traduit dernièrement de l’hébreu en grec et que la plupart des personnes nomment le véritable Évangile de saint Matthieu, etc. (406) ».

Que les apôtres reçurent de Jésus une « doctrine secrète » et qu’il en enseigna une, c’est ce qui ressort des paroles suivantes de saint Jerome, qui le confesse dans un moment d’inattention. Écrivant aux évêques Chromatius et Heliodore, il se plaint, disant : « Je suis chargé d’une tâche difficile, dès le moment que vos Grâces m’ont commandé cette traduction, que saint Matthieu() lui-même, l’Apôtre et Évangéliste. NE VOULAIT PAS QU’IL FUT ÉCRIT OUVERTEMENT. Car s’il n’avait pas été SECRET, Matthieu() aurait ajouté à l’Evangile que ce qu’il avançait venait de lui ; mais il écrivit ce livre sous le couvert des caractères hébreux, de telle manière que ce livre, écrit en caractères hébreux et de sa propre main, pût être mis entre les mains des hommes les plus religieux, qui, de leur côté, au cours des siècles, le recevraient de ceux qui les avaient devancés. Mais ce livre ne fut jamais donné à qui que ce soit pour être transcrit, et son texte fut interprété d’une manière par les uns, et d’une autre par les autres (407) ». Puis il ajoute à la même page : « Et il arriva que ce livre, ayant été publié par un disciple de Manes(), nommé Seleucus, qui écrivit encore, de mauvaise foi, les Actes des Apôtres, dévoila des choses qui n’étaient pas faites pour édifier, mais bien pour détruire ; et ce livre fut approuvé par un Synode, que les oreilles de l’Église se refusèrent, avec raison, à écouter (408) ».

Il admet, lui-même, que le livre qu’il affirme avoir été écrit de la main de Matthieu() ; le livre, qui, malgré qu’il l’eût traduit deux fois, était presque inintelligible pour lui, était un arcane ou un secret. Malgré cela, Jerome, très ingénument, taxe d’hérésies tous les commentaires, sauf le sien. Bien plus, Jerome savait que cet Évangile originel de Matthieu() enseignait la seule véritable doctrine du Christ, et qu’il était l’œuvre d’un Evangéliste qui avait été un des amis et compagnons de Jésus. II savait, en outre, que si un des deux Évangiles, l’hébreu en question ou le grec qui fait partie de nos Ecritures actuelles, était une falsification, et par cela-même une hérésie, ce n’était pas celui des Nazaréens ; et cependant, sachant tout cela, Jerome s’acharne avec plus de zèle que jamais dans ses persécutions contre les « Hérétiques ». Pourquoi ? Parce que l’accepter équivalait à prononcer la sentence de mort de l’Église établie. L’Evangile selon les Hébreux était trop connu comme ayant été le seul accepté pendant quatre siècles par les Chrétiens Juifs, les Nazaréens et les Ebionites. Et aucun de ceux-ci ne reconnaissait la divinité du Christ.

Si les commentaires de Jerome sur les Prophètes, sa célèbre Vulgate et d’autres ouvrages de polémique, sont tous aussi dignes de foi que cette version de l’Évangile selon saint Matthieu(), nous avons là une véritable révélation divine !

Pourquoi nous étonner des insondables mystères de la religion chrétienne, du moment qu’elle est parfaitement humaine ? N’avons-nous pas la lettre écrite par un des Pères les plus respectés de l’Église à ce même Jerome, qui démontre, mieux que ne le feraient des volumes entiers, leur traditionnelle politique ? Voici ce que Saint Gregoire de Nazianze écrivait à son ami et confident Saint Jerome : « Rien n’en impose plus au peuple que le verbiage ; moins il comprend, et plus il admire. Nos Pères et nos Docteurs ont souvent exprimé non ce qu’ils pensaient, mais ce à quoi les circonstances et la nécessité les ont contraints ».

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