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COSMOGONIES ORIENTALES ET ANNALES BIBLIQUES – Partie 3

La seule différence entre la cosmogonie Ophite et celle des Nazaréens de saint Jean() réside dans un changement des termes. Nous trouvons un système identique dans la Cabale, le Livre du Mystère (Liber Mysterii) (386c). Ces trois systèmes, et tout spécialement celui des Cabalistes et des Nazaréens, qui servit de modèle à la cosmogonie Ophite, appartiennent au pur Gnosticisme oriental. Le Codex Nazaraeus commence par : « Le suprême Roi de la Lumière, Mano, le premier grand UN (387) » etc., celui-ci étant l’émanation de Ferho – la VIE inconnue, sans forme. Il est le chef des Æons, dont procèdent (ou sortent) cinq rayons resplendissants de la lumière Divine. Le Mano est le Rex Lucis, le Bythos-Ennoïa des Ophites. « Unus est Rex Lucis in suo regno, nec ullus qui eo altior, nullus qui ejus similitudinem relulerit, nullus qui, sublatis oculis, viderit coronam quae in ejus capite est (388c). » est la Lumière Manifestée entourant la plus élevée des trois têtes cabalistiques, la Sagesse occulte ; de lui émanent les trois Vies. Æbel Zivo est le Logos révélé, Christos, « l’Apôtre Gabriel() » et le premier Légat, ou messager de lumière. Si Bythos et Ennoïa sont le Mano Nazaréen, alors l’Achamoth à double nature, mi-spirituelle et mi-matérielle, doit être Fétahil, lorsqu’on la considère sous son aspect spirituel ; et si on l’envisage sous sa nature grossière, elle est le « Spiritus » des Nazaréens.

Fétahil (389), qui est la réflexion de son Père, le Seigneur Aabtur, la troisième vie – de même que l’aînée des Sophia est aussi la troisième émanation – est « l’homme le plus nouveau » qui, se rendant compte de ses vains efforts pour créer un monde matériel « Spiritus » appelle à son aide une de ses progénitures, le Karabtanos – Ilda-Baoth – qui n’a ni raison ni jugement (« la matière aveugle ») – pour s’unir à elle et créer quelque chose de défini avec cette matière confuse (turbulentos), ce qu’elle ne parvient à faire qu’après avoir produit, au moyen de l’union de Karabtanos, les sept stellaires. De même que les six fils ou Génies de l’Ilda-Baoth gnostique, ils façonnent alors le monde matériel. Ce récit est mainte et mainte fois répété dans la Sophia-Achamoth. Envoyée par sa mère purement spirituelle, l’aînée des Sophia, pour créer le monde des formes visibles, elle descend dans le chaos et, dominée par les émanations de la matière, elle perd son chemin. Toutefois, ambitieuse de créer un monde matériel à elle, elle se hâte, en voltigeant de ci, de là, autour du sombre abîme, en donnant la vie et le mouvement aux éléments inertes, jusqu’à ce que, inextricablement embarrassée dans la matière, de même que Fétahil, on la représente embourbée dans la fange, dans l’impossibilité d’en sortir ; jusqu’à ce que par le contact de la matière elle-même, elle donne naissance au Créateur du monde matériel. Celui-ci est le Démiurge, appelé par les Ophites Ilda-Baoth, et il est, ainsi que nous le ferons voir plus loin, pour quelques sectes, le progéniteur du Dieu juif, et suivant d’autres le « Seigneur Dieu » lui-même. C’est à ce moment de la cosmogonie cabalistico-gnostique, que commence la Bible mosaïque. Il ne faut pas s’étonner que les Chrétiens ayant accepté l’Ancien Testament juif comme leur étalon aient été obligés, par la position exceptionnelle dans laquelle ils furent placés par suite de leur ignorance, de se tirer d’affaire le mieux qu’ils purent.

Les premiers groupes de Chrétiens que Renan nous fait voir ne dépassant pas sept à douze âmes dans chaque Eglise, appartenaient, sans contredit, aux classes les plus pauvres et les plus ignorantes. Ils n’avaient aucune idée des doctrines éminemment philosophiques des Platoniciens et des Gnostiques, et n’en pouvaient avoir, et ils étaient évidemment aussi peu au courant de la nouvelle religion qu’on venait de leur fabriquer de toutes pièces. Pour eux qui comme Juifs, étaient écrasés sous le gouvernement tyrannique de la « Loi » telle que la comprenaient les anciens des synagogues ou comme Païens, avaient toujours été exclus des Mystères religieux, de même que le sont les castes inférieures actuelles de l’Inde, le Dieu des Juifs et le « Père » prêché par Jésus étaient pour les uns, comme pour les autres, une seule et même personne. Les querelles qui régnèrent dès les premières années qui suivirent la mort de Jésus entre les partisans de Paul() et de Pierre() eurent un effet déplorable. Ce que faisait un des partis, l’autre considérait comme un devoir sacré de le défaire. Si les Homélies sont tenues pour apocryphes et ne peuvent être admises comme la mesure de l’animosité qui régnait entre les deux apôtres, nous avons la Bible qui nous fournit, à cet égard, des preuves nombreuses.

Irenee paraît si irrémédiablement enchevêtré dans ses efforts stériles pour expliquer, du moins en ce qui concerne les apparences extérieures, les véritables doctrines des nombreuses sectes gnostiques et de les présenter comme d’abominables « hérésies », que soit sciemment ou par pure ignorance, il les confond toutes au point que nul métaphysicien ne serait capable de les démêler sans le secours de la Cabale ou du Codex. C’est ainsi qu’il est incapable d’établir la différence entre les Séthianites et les Ophites, et il nous dit qu’ils nommaient le « Dieu de Tout », Hominem, l’HOMME, et son mental le SECOND homme, ou le « Fils de l’Homme ». Theodoret fait de même, lui qui vécut plus de deux siècles après Irenee, et qui fait un curieux salmigondis de l’ordre chronologique dans lequel les différentes sectes se sont succédé (390). Ni les Séthianites (une branche des Nazaréens juifs) ni les Ophites, une secte purement grecque, n’ont jamais prétendu quoi que ce soit de la sorte. Irenee se contredit lui-même en exposant, d’autre part, les doctrines de Cerinthe, le disciple direct de Simon le Magicien. II dit que Cerinthe enseignait que le monde ne fut pas créé par le PREMIER DIEU, mais par une vertu (Virtus) ou puissance, un Æon si éloigné de la Cause Première qu’il ignorait même CELUI qui est au-dessus de toutes choses. Cet Æon soumit Jésus à sa domination et il l’engendra physiquement, par Joseph(St), d’une femme qui n’était pas vierge, mais simplement l’épouse de Joseph(St), et Jésus vint au monde comme tous les autres hommes. À ce point de vue et sous son aspect physique, Jésus fut appelé le « fils de l’homme ». Ce ne fut qu’après son baptême que Christos, l’oint, descendit des Principautés célestes sous la forme d’une colombe et proclama le Père INCONNU (391), par l’entremise de Jésus.

Si donc Jésus était considéré, au point de vue physique, comme le fils d’un homme, et spirituellement comme le Christos qui l’adombra, comment pouvait le « DIEU DE TOUT », le « Père Inconnu », être appelé par les Gnostiques Homo, un HOMME, et son Esprit Ennoïa, le SECOND homme, ou Le Fils de l’Homme ? Le Dieu de Tout n’a jamais été anthropomorphisé ni dans la Cabale orientale, ni par les Gnostiques. Ce n’est que la première émanation, ou pour mieux dire la seconde, qui porte le nom « d’hommes primitifs » car Shekinah, Séphira, la Profondeur, et les autres vertus féminines premières manifestées, sont aussi des émanations. Par conséquent, Adam, Kadmon, Ennoïa (ou Sigê), bref, les Logoï, sont les « fils uniques », mais non les Fils de l’Homme, cette dernière appellation appartenant, en propre, au Christos, le fils de Sophia (l’aînée) et de l’homme primitif qui l’engendre par sa lumière vivifiante, laquelle émane de la source ou cause de tout, par conséquent la cause également de sa lumière, le « Père Inconnu ». La métaphysique gnostique établit une grande différence entre le premier Logos non révélé et « l’oint » qui est Christos. On peut dire qu’Ennoïa, ainsi que le comprend Philon le Juif, est le Second Dieu, mais lui seul est « l’Homme Primitif et Premier » et nullement le Second, ainsi que le prétendent Theodoret et Irenee. Ce n’est que l’entêtement de celui-ci à vouloir de toutes manières associer Jésus, même dans ses Contre les Hérésies avec le « Dieu suprême », qui l’entraîna à commettre tant de falsifications.

L’idée d’identifier le Dieu Inconnu même avec Christos, l’Oint – l’Æon qui l’adombra – pour ne pas parler de l’homme Jésus, n’est jamais entrée dans l’esprit des Gnostiques ni même des apôtres directs ou de Paul(), malgré ce que peuvent avoir ajouté des falsifications postérieures.

Nous constatons jusqu’à quel point nombreuses de ces falsifications délibérées étaient audacieuses et désespérées, lorsque nous comparons les manuscrits originaux avec ceux qui leur succédèrent. Dans l’édition de l’évêque Horsley des ouvrages d’Isaac Newton() (392c), plusieurs manuscrits sur des sujets théologiques ont été prudemment retirés de la publication. Le dogme connu sous le titre de Descente du Christ aux Enfers que nous retrouvons dans le Credo des Apôtres, ne se trouve pas dans les manuscrits du IVème ni du VIème siècles. Il s’agit évidemment d’une interpolation, copiée des fables de Bacchus et d’Hercule, et imposée aux Chrétiens comme un article de foi. À ce sujet, l’auteur de la préface du Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque Royale (préface, p. XXI) fait la remarque suivante : « Je souhaite que l’insertion de la doctrine de la Descente du Christ aux Enfers, contenue dans le Credo Apostolique, soit aussi facilement expliquée que l’insertion du dit verset. » (Première Epître de saint Jean(), v. 7) (393c).

Or, ce verset se lit aujourd’hui comme suit : « Car il y en a trois qui rendent témoignage dans le Ciel, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ; et les trois sont un. » Or on sait aujourd’hui que ce verset, qui « devait être lu du haut de la chaire », est un faux. On ne le trouve dans aucun manuscrit grec, « sauf dans celui de Berlin, lequel fut transcrit d’une paraphrase intercalée entre les lignes ». Dans les première et seconde éditions d’Erasme, imprimées en 1516 et 1519, cette allusion à ces trois témoins célestes est omise ; et ce texte n’existe pas dans quelque manuscrit grec que ce soit, écrit avant le XVème siècle (394). Ni les écrivains grecs, ni les Pères latins primitifs, qui cependant acceptaient tout ce qui pouvait leur venir en aide pour étayer leur trinité, n’en font aucune mention ; et Luther lui-même n’en parle pas dans sa version allemande. Edward Gibbon (395c) en a vite signalé la nature frauduleuse. L’archevêque Newcome le rejette et l’évêque de Lincoln est convaincu que c’est un faux (396). II n’est ni cité ni mentionné par vingt-huit auteurs grecs, y compris Irenee, saint Clement, et Athanase ; et dix-sept auteurs latins, entre autres saint Augustin, saint Jerome, Ambroise, saint Cyprien et le Pape Eusebe paraissent l’ignorer complètement. « Il est évident que si le texte des témoins célestes eût été connu dès le début du Christianisme, les anciens s’en seraient emparés avec avidité pour l’insérer dans leurs Confessions de Foi ; ils l’auraient répété à satiété aux hérétiques, et l’auraient orné des plus brillantes enluminures dans leurs livres sur la Trinité (397).

C’est ainsi que s’effondre le pilier le plus solide de la doctrine trinitaire. Un autre faux, non moins évident, est cité par l’éditeur de l’Apocryphal New Testament, d’après les paroles d’Isaac Newton(). Celui-ci dit que « ce que les Latins ont fait pour ce texte (Première Epître de Jean(), V), les Grecs l’ont fait pour celui de saint Paul (à Thimothée III, 16). Car en changeant ΟΣ en ΘΣ l’abréviation de Θεος ; [Dieu], dans le manuscrit d’Alexandrie d’après lequel les copies subséquentes furent exécutées, on lit aujourd’hui : Le Mystère de la sainteté est grand, DIEU manifesté dans la chair » ; tandis que toutes les Eglises pendant les quatre ou cinq premiers siècles, et les auteurs de toutes les anciennes versions, saint Jerome de même que les autres, ont lu : « Le Mystère de la sainteté est grand, DIEU manifesté dans la chair. » Newton() ajoute, qu’aujourd’hui que les discussions au sujet de ce faux sont terminées, ceux qui lisent DIEU rendu manifeste dans la chair, au lieu de la sainteté qui a été manifestée dans la chair, considèrent ce passage « comme un des mieux calculés pour la discussion (398) ».

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