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CONCLUSIONS ET ILLUSTRATIONS – partie 5

L’abbé Hue en entendit parler, mais il ne les vit point, les étrangers étant tous exclus et les missionnaires et voyageurs européens ne pouvant se prévaloir des protections nécessaires seraient les dernières personnes auxquelles l’approche des lieux sacrés serait permise. L’affirmation de Hue que les tombeaux des souverains tartares sont entourés d’enfants « auxquels on a fait avaler du mercure jusqu’à ce qu’ils fussent suffoqués », grâce à quoi « la couleur et la fraîcheur des victimes est si bien conservée, qu’ils paraissent encore en vie », est une de ces fables ineptes de missionnaires qui n’en imposent qu’aux ignorants qui les acceptent par oui- dire. Les bouddhistes n’ont jamais immolé de victimes humaines ou animales. C’est tout à fait contre les préceptes de leur religion et on n’en a jamais accusé un lamaïste. Lorsqu’un riche désire être enterré en compagnie, on envoie des messagers par tout le pays chez les embaumeurs lamaïstes, et ceux-ci choisissent à cet effet les corps d’enfants décédés d’une mort naturelle. Les parents pauvres ne sont que trop heureux de voir leurs enfants morts conservés de cette manière poétique, au lieu de les abandonner à la décomposition ou aux animaux sauvages.

Lorsque l’abbe Hue vivait à Paris, après son retour du Tibet, il raconta, entre autres merveilles inédites, à un Russe, M. Arsenieff, le fait curieux suivant, dont il avait été témoin pendant son long séjour dans la lamaserie de Kounboum. Un jour, tout en causant avec un lama, celui-ci s’arrêta soudain de parler et prit l’attitude attentive de celui qui écoute un message qui lui serait transmis, bien qu’il (Hue) n’entendit pas prononcer un seul mot. « Il faut que je m’en aille », dit, tout à coup, le lama, comme s’il répondait au message.

« Aller où ? » demanda avec étonnement le « lama de Jéhovah » (Hue) « Et à qui parlez-vous ? »

« A la lamaserie de *** », fut la réponse. « Le Shabaron a besoin de moi ; c’est lui qui m’a appelé. »

Or cette lamaserie était à plusieurs journées de voyage de celle de Kounboum où la conversation avait lieu. Mais ce qui parut étonner le plus l’abbé Hue, ce fut qu’au lieu de se mettre en voyage, le lama se rendit à une espèce de chambre coupole dans la maison où ils habitaient, et un autre lama, après un échange de quelques paroles, les suivit sur la terrasse au moyen d’une échelle et, passant entre eux, ferma et verrouilla la porte sur son compagnon. Puis, se tournant vers Hue, après quelques secondes de méditation, il sourit et l’informa « qu’il était parti. »

« Comment cela se fait-il ? Vous l’avez vous-même enfermé, et la chambre n’a pas d’autre issue ? » insista le missionnaire.

« A quoi lui servirait une porte ? » répondit le gardien. « C’est lui-même qui est parti ; on n’a pas besoin de son corps, de sorte qu’il m’en a confié la charge. »

Malgré les merveilles dont Hue avait été témoin pendant son périlleux voyage, son opinion fut qu’il avait été mystifié par les deux lamas. Mais trois jours plus tard, n’ayant pas vu son ami et hôte, il demanda de ses nouvelles et on lui dit qu’il serait de retour ce même soir. Au coucher du soleil, comme les « autres lamas » se préparaient à se retirer, Hue entendit la voix de son ami absent, appelant comme du haut des nuages, son compagnon pour qu’il lui ouvrit la porte. Tournant son regard en haut, il aperçut la silhouette du voyageur derrière le treillis de la chambre dans laquelle il avait été enfermé. Lorsqu’il descendit il fut tout droit vers le Grand Lama de Kounboum et lui délivra certains « messages » et « ordres » rapportés de l’endroit qu’il « prétendait » avoir quitté peu auparavant. Hue ne put obtenir d’autres renseignements au sujet de son voyage aérien. Mais il crut toujours, que cette « farce » avait un rapport avec les préparatifs immédiats et extraordinaires pour l’expulsion polie des deux missionnaires, lui-même et le Père Gabet, vers Chogos-tan, propriété de Kounboum. Les soupçons de l’aventureux missionnaire étaient probablement bien fondés, étant donné son impudente curiosité et son indiscrétion.

Si l’abbé avait été au courant de la philosophie orientale, il n’aurait pas eu grande difficulté à comprendre l’envolée du corps astral du lama à la lamaserie éloignée, tandis que son corps physique demeurait en arrière, ou la conversation avec le Shaberon que lui-même n’entendait pas. Les récentes expériences avec le téléphone en Amérique, auxquelles nous avons fait allusion au Chapitre V de notre premier volume, mais qui ont été beaucoup perfectionnées depuis que ces pages ont été publiées, prouvent que la voix humaine et les sons des instruments de musique peuvent être transmis à grande distance sur les fils télégraphiques. Les philosophes hermétiques enseignaient, ainsi que nous l’avons vu, que la disparition d’une flamme n’implique pas son extinction réelle. Elle n’a fait que passer du monde visible au monde invisible et peut être perçue par le sens intime de la vision, adapté aux choses de cet univers autre et plus réel. Les mêmes règles s’appliquent au son. L’oreille physique perçoit jusqu’à une certaine limite, non encore exactement définie et qui varie suivant les individus, les vibrations de l’atmosphère ; l’adepte, lui, dont l’oreille interne a été hautement développée, peut saisir le son à ce point où il disparaît et entendre indéfiniment ses vibrations dans la lumière astrale. Il n’a besoin ni de fils conducteurs, ni d’hélices ni de tables de résonance ; son pouvoir de volonté est tout-puissant. Entendant au moyen de l’esprit, le temps et la distance ne constituent pas de barrières, et c’est ainsi qu’il peut correspondre avec un autre adepte situé aux antipodes avec autant de facilité que s’ils étaient l’un en face de l’autre dans la même chambre.

 Nous pouvons heureusement invoquer de nombreux témoins pour prouver ce que nous avançons, lesquels, sans être des adeptes, ont néanmoins entendu les sons de la musique aérienne et la voix humaine, lorsque, instruments ou personnes étaient à des milliers de milles de l’endroit où ils étaient placés. Dans ce cas, ils entendaient intérieurement, bien qu’ils s’imaginassent que seuls leurs organes auditifs physiques étaient en jeu. L’adepte leur avait, par un effet de son pouvoir de volonté, transmis pendant un court espace de temps la perception de l’esprit du son, dont il jouit constamment.

Si nos savants, au lieu de s’en moquer, voulaient bien étudier l’antique philosophie de la trinité de toutes les forces naturelles, ils bondiraient vers la vérité aveuglante, au lieu de ramper comme des limaces, ainsi qu’ils le font aujourd’hui. Les expériences du professeur Tyndall au large de South Foreland à Douvres en 1875, ont renversé toutes les théories précédentes sur la transmission du son, et celles qu’il exécuta avec des flammes sensibles (421d) l’ont placé sur le seuil même de la science occulte. Un pas de plus, et il aurait compris comment les adeptes peuvent converser à de grandes distances. Mais ce pas ne sera pas franchi. Parlant de sa flamme sensible – en vérité flamme magique – il dit : « Le moindre coup frappé sur une enclume éloignée la fait tomber à sept pouces. Lorsqu’on secoue un trousseau de clés, la flamme est violemment agitée et émet un grondement puissant. La chute d’une pièce de six pence dans la main où se trouve déjà une pièce de monnaie, fait tomber la flamme. Le craquement d’une chaussure la met en violente commotion. Le froissement ou le déchirement d’une feuille de papier, ou le frou-frou d’une robe de soie ont le même effet. En réponse au tic-tac d’une montre placée près d’elle, elle tombe et explose. Le remontage d’une montre produit sur elle un tumulte. On peut faire tomber et hurler la flamme en l’excitant à une distance de trente yards. En récitant devant elle un passage du poème « Fairie Queene » la flamme trie et choisit les différents sons de ma voix, soulignant quelques- uns par un léger signe de tête, d’autres par un salut plus intense, tandis qu’à d’autres elle répond par une violente agitation.

Voilà les merveilles de la science physique moderne ; mais au prix de quels appareils, d’acide carbonique et de gaz de houille ; de sifflets, de trompettes, de gongs et de cloches canadiennes et américaines ! Les pauvres païens ne s’embarrassent pas de tant de choses mais – la science européenne voudra-t-elle en convenir – ils produisent exactement les mêmes phénomènes. Lorsqu’une fois, dans un cas d’importance exceptionnelle, un « oracle » avait été exigé, nous reconnûmes la possibilité de ce qu’auparavant nous avions nié avec véhémence, à savoir qu’un simple mendiant fit donner la réponse par une flamme sensible sans l’ombre d’un appareil. On alluma un feu avec les branches d’un arbre Beal, et on y jeta quelques herbes de sacrifice. Le mendiant était assis tout près, immobile, absorbé en contemplation. Pendant les intervalles entre les questions, le feu tombait et semblait vouloir s’éteindre, mais lorsque les questions étaient posées, les flammes s’élançaient en grondant vers le ciel, vacillaient, se courbaient et lançaient des langues de feu à l’est, à l’ouest, au nord et au sud ; chaque mouvement de la flamme s’interprétant d’une manière différente, suivant un code de signaux bien compris du mendiant. Entre temps elle avait l’air de rentrer sous terre, les langues de feu venaient lécher le sol dans toutes les directions, puis disparaissaient tout à coup laissant seulement un lit de braises ardentes. Lorsque l’entrevue avec les esprits du feu prit fin, le Bikshu (mendiant) se tourna vers la jungle où il habitait, en entonnant un chant plaintif et monotone, au rythme duquel la flamme dansait en cadence, non comme celle du professeur Tyndall lorsqu’il lisait la Fairie Queene, par de simples mouvements, mais avec de merveilleuses modulations, sifflant et rugissant jusqu’à ce qu’il fût hors de vue. Puis, comme si sa vie elle-même venait de s’éteindre, elle disparut, et il ne resta qu’un lit de cendres devant les spectateurs confondus.

Au Tibet occidental et oriental, de même que partout où le Bouddhisme prédomine, il existe deux religions distinctes, comme c’est également le cas pour le Brahmanisme : la philosophie secrète et la religion populaire. Celle-là est celle des partisans de la doctrine de la secte de Sutrâtika (422d). Ils s’en tiennent étroitement à l’esprit des enseignements originels du Bouddha, qui montrent la nécessité de la perception intuitive, et de toutes les déductions qu’on en peut tirer. Ils ne proclament point leur manière de voir et ne permettent pas non plus de la rendre publique.

« Tous les composés sont périssables « furent les dernières paroles qui tombèrent des lèvres du Gautama mourant, lorsqu’il se préparait, sous l’arbre Sâl, à entrer en Nirvana. « L’esprit est l’unique unité. élémentaire et primordiale, et chacun de ses rayons est immortel, infini et indestructible. Gardez-vous des illusions de la matière. » Le Bouddhisme fut répandu au loin dans l’Asie et même au-delà, par Dharm-Asôka. C’était le petit-fils du faiseur de miracles Chandragupta, le roi illustre, qui délivra le Punjab des Macédoniens – si tant est que ceux-ci aient jamais pénétré dans le Punjab – et qui reçut Mégasthènes à sa cour à Pataliputra. Dhârm-Asoka fut le plus grand roi de la dynastie des Maûryas. Débauché insouciant et athée, il devint un Pryâdasi, « l’aimé des dieux » et la pureté de ses concepts philanthropiques ne fut jamais surpassée par aucun souverain terrestre. Son souvenir est demeuré vivant pendant des siècles dans les cœurs bouddhistes et s’est perpétué dans les édits charitables qu’il fit graver en divers dialectes populaires sur des colonnes et des rochers à Allahabad, Delhi, Guzerat, Peshawar, Arissa, et autres lieux (423d). Son célèbre grand père avait réuni l’Inde entière sous son sceptre puissant. Lorsque les Nagas, ou adorateurs de serpents du Cashmire furent convertis par les efforts des apôtres envoyés par les Sthaviras du troisième concile, la religion de Gautama se répandit comme une traînée de poudre. Gândhra, Caboul et même de nombreuses satrapies d’Alexandre le Grand, embrassèrent la nouvelle philosophie. Le bouddhisme du Népal étant celui qu’on peut considérer comme s’étant le moins éloigné de l’ancienne foi originelle, le Lamaïsme de Tartarie, de Mongolie et du Tibet, qui est un rejeton direct de ce pays, demeure, par conséquent le bouddhisme le plus pur ; car, nous le répétons, le Lamaïsme proprement dit, n’est qu’une forme extérieure de rites.

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