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CONCLUSIONS ET ILLUSTRATIONS – partie 11

Le Géorgien qui faisait partie de notre caravane suggéra alors d’avoir recours aux lumières – du Koodian (sorcier) de la tribu. L’arrangement fut fait en secret et grande solennité, et la réunion fut fixée à minuit, lorsque la lune serait pleine. A l’heure convenue, on nous conduisit à la tente ci- dessus décrite.

Par un grand trou carré pratiqué dans le toit bombé de la tente, les rayons de la pleine lune entraient et se mélangeaient à la triple flamme vacillante de la petite lampe. Après plusieurs minutes d’incantations, adressées, à ce qu’il nous sembla, à la lune, le sorcier, vieillard d’imposante stature, dont le turban pyramidal touchait le toit de la tente, sortit un miroir rond, un de ceux connus sous le nom de « miroirs persans ». Après avoir dévissé le couvercle, il se mit à souffler dessus pendant plus de dix minutes en essuyant la buée avec des herbes, tout en marmottant sotto voce, des incantations. Chaque fois qu’il essuyait le miroir, le verre devenait de plus en plus brillant, jusqu’à ce qu’il parût irradier des rayons phosphorescents dans toutes les directions. Enfin l’opération prit fin ; le vieillard tenant le miroir à la main, demeura immobile comme une statue. « Regarde, Hanoum… regarde bien », murmura-t-il remuant à peine les lèvres. Des ombres, des taches sombres apparurent là où, un moment auparavant, seuls les rayons de la lune étaient réfléchis. Quelques secondes après apparurent la selle, le tapis et les poignards, paraissant monter à la surface d’une eau profonde et claire, et devenant à chaque instant plus distincts et plus précis. Puis une ombre plus foncée apparut planant au- dessus de ces objets, et se condensant graduellement, comme vue à travers un télescope renversé, prit la forme complète d’un homme accroupi au- dessus d’eux.

« Je le reconnais », s’écria l’auteur. « C’est le Tartare qui vint nous voir hier soir pour nous offrir de nous vendre sa mule ! »

L’image disparut comme par enchantement. Le vieillard acquiesça, mais demeura immobile. II murmura alors quelques mots étranges et entonna un chant. L’air était lent et monotone, mais après qu’il eût chanté quelques stances dans la même langue inconnue, et sans changer ni le rythme ni la mélodie, il prononça en forme de récitatif les mots suivants dans son baragouin russe : « Regarde bien, maintenant, Hanoum, pour voir si nous l’attraperons – le sort du voleur – nous le connaîtrons cette nuit », etc.

Les mêmes ombres s’amoncelèrent, et presque sans transition, nous vîmes l’homme couché sur le dos, dans une mare de sang, en travers de la selle, tandis que deux autres cavaliers s’enfuyaient en galopant au loin. Effrayé et écœuré à la vue de cette scène nous ne désirions plus rien voir. Le vieillard en quittant la tente appela quelques Kurdes qui se tenaient dehors et leur transmit ses instructions. Deux minutes plus tard douze cavaliers galopaient à bride abattue sur le versant de la montagne où notre camp était établi.

Au point du jour ils revinrent avec les objets perdus. La selle était couverte de sang coagulé, et naturellement on la leur abandonna. Ils racontèrent qu’en arrivant en vue du fugitif, ils virent disparaître deux cavaliers de l’autre côté du versant d’une colline éloignée, et en arrivant près du chef tartare, trouvèrent celui-ci mort, étendu en travers des objets volés, exactement comme nous l’avions vu dans le miroir magique. Il avait été assassiné par les deux bandits, dont le but évident était de le voler, mais qui furent interrompus par la soudaine arrivée des cavaliers envoyés par le vieux Kurde.

Les « sages » orientaux obtiennent les effets les plus remarquables, simplement en soufflant sur une personne, que le but à obtenir soit bon ou mauvais. C’est du magnétisme pur et simple ; et parmi les derviches de Perse qui le pratiquent, le magnétisme animal est souvent renforcé par celui des éléments. Si quelqu’un est face à un certain vent, ils considèrent qu’il y a toujours un danger ; et beaucoup des « érudits » en matière occulte ne voudront jamais aller au coucher du soleil, du côté d’où vient le vent. Nous avons connu un vieux Persan de Bakou (444d), sur la mer Caspienne, qui possédait la réputation peu enviable de jeter des sorts, au moyen de ce vent, qui souffle par trop souvent sur cette ville, ainsi que son nom persan l’indique (445d). Si une victime de ce vieux démon se trouvait par hasard sous le vent, il apparaissait, comme par enchantement, et traversant promptement la rue, il lui soufflait au visage. Dès ce moment, le pauvre hère se voyait affligé de tous les maux ; il était sous le coup du « mauvais œil ».

L’emploi par le sorcier du souffle humain, comme un accessoire pour accomplir son projet néfaste, est brillamment illustré dans divers cas rapportés dans les annales françaises, et tout spécialement ceux de plusieurs prêtres catholiques. En effet, cette sorte de sorcellerie était connue depuis les temps les plus reculés. L’empereur Constantin (dans son Statut IV, Code de Malef, etc.) prescrit les plus sévères pénalités contre tous ceux qui emploieraient la sorcellerie pour violenter la chasteté, ou pour exciter les mauvaises passions. Saint Augustin, (Cité de Dieu) met en garde contre son emploi ; Jerome, Gregoire de Nazianze et bien d’autres autorités ecclésiastiques, ajoutent leur dénonciation d’un crime qui n’était pas rare dans le clergé. Baffet (livre V, tit. 19, chap. 6) cite le cas du curé de Peifane qui ruina sa paroissienne, la très respectée et vertueuse Dame du Lieu, en ayant recours à la sorcellerie ; il fut brûlé vif par le Parlement de Grenoble. En 1611, un prêtre nommé Gaufridy, fut brûlé par ordre du Parlement de Provence, pour avoir séduit une pénitente au confessionnal, nommée Magdeleine de la Palud, en soufflant sur elle, et lui communiquant une passion coupable pour lui.

Les cas ci-dessus sont cités dans le rapport officiel du célèbre procès du Père Girard, prêtre jésuite fort influent, qui, en 1731, fut jugé par le Parlement d’Aix, pour avoir séduit sa paroissienne, Mlle Catherine Cadière, de Toulon, et pour certains crimes odieux contre elle. L’accusation portait que l’offense avait été perpétrée au moyen de la sorcellerie. Mlle Cadiére était une jeune fille renommée pour sa beauté, sa piété et ses vertus exemplaires. Elle accomplissait rigoureusement ses devoirs religieux et c’est ce qui fut la cause de sa perte. Les yeux du Père Girard tombèrent sur elle, et il commença à manœuvrer pour sa perte. Gagnant la confiance de la jeune fille et celle de sa famille, par son apparence de sainteté, il en prit prétexte, un jour, pour souffler sur elle. La jeune fille fut prise d’une passion soudaine pour lui. Elle eut des visions extatiques d’un caractère religieux, des stigmates, ou marques saignantes de la « Passion » et des convulsions hystériques. L’occasion longtemps recherchée de se trouver seul avec la jeune fille s’étant réalisée, le jésuite souffla de nouveau sur elle, et, avant que la jeune fille eût repris ses sens, il avait accompli son dessein. En excitant sa ferveur religieuse et par des sophismes, il entretint ses relations illicites avec elle pendant des mois, sans qu’elle ait pu soupçonner avoir mal agi. Ses yeux furent enfin ouverts, ses parents furent informés, et le prêtre fut appréhendé. Le jugement fut rendu le 12 octobre 1731. Sur vingt-cinq juges, douze votèrent pour le bûcher. Le prêtre criminel fut défendu par la toute-puissante Société de Jésus, et on dit qu’un million de francs furent dépensés pour supprimer certains témoignages produits à l’audience. Toutefois, les faits furent publiés dans un ouvrage (en 5 vol., 16 ma) fort rare aujourd’hui, intitulé Recueil Général des Pièces contenues au Procès du Père Jean- Baptiste Girard, Jésuite, etc…, etc… (446d).

Nous avons mentionné le fait, que pendant l’influence magique du Père Girard, et de ses relations illicites avec lui, le corps de Mlle Cadière fut marqué des stigmates de la Passion, autrement dit, les plaies saignantes des épines sur le front, des clous aux mains et aux pieds et de la blessure de la lance dans le côté. Ajoutons que les mêmes marques furent reproduites sur le corps de six autres pénitentes du, même prêtre, à savoir : Mmes Guyol, Laugier, Grodier, Allemande, Batarelle et Reboul. De fait, il fut reconnu que les belles paroissiennes du Père Girard étaient fort étrangement sujettes aux extases et aux stigmates ! Ajoutons cela au fait que, dans le cas du Père Gaufrédy, ci-dessus mentionné, le même phénomène se produisit, suivant le témoignage des chirurgiens, sur Mlle de la Palud, et nous avons là quelque chose qui appelle l’attention de tout le monde (surtout celle des spirites qui s’imaginent que ces stigmates sont produits par des esprits purs). Laissant de côté l’action du Diable, dont nous avons déjà disposé dans un chapitre précédent, les catholiques seraient fort embarrassés, croyons-nous, malgré leur infaillibilité, de distinguer entre les stigmates des sorciers et ceux produits par l’intervention du Saint Esprit ou des anges. Les annales de l’Eglise fourmillent d’exemples de l’imitation, soi-disant diabolique, de ces signes de sainteté, mais ainsi que nous l’avons déjà dit le Diable est hors de question.

Ceux qui nous auront suivis jusqu’ici demanderont naturellement quel est le but pratique d’un ouvrage de la nature de celui-ci ; on a beaucoup parlé de la magie et de ses potentialités, ainsi que l’immense ancienneté de sa pratique. Voulons-nous par là affirmer qu’on doit étudier et pratiquer de par le monde entier les sciences occultes ? Faut-il remplacer le spiritisme moderne par la magie antique ? Ni l’un, ni l’autre ; la substitution serait impossible, et l’étude ne pourrait être universellement poursuivie sans courir le risque de grands dangers publics. En ce moment un spirite et conférencier bien connu sur le magnétisme, languit en prison sous l’inculpation de viol sur un sujet qu’il avait magnétisé. Un sorcier est un fléau public, et il est aisé de transformer le magnétisme en la pire des sorcelleries.

Nous ne désirons voir ni les savants, ni les théologiens, ni les spirites, devenir des magiciens pratiquants, mais il faudrait que tous se rendissent compte qu’il existait avant notre ère moderne, une science véritable, une religion sincère, et des phénomènes authentiques. Nous voudrions que tous ceux qui ont une voix au chapitre de l’éducation des masses, aient avant tout la connaissance, et qu’ils enseignent, ensuite, que les guides les plus sûrs pour le bonheur et l’instruction de l’humanité, sont ces ouvrages qui nous ont été légués par la plus haute antiquité ; que les aspirations spirituelles les plus nobles et une morale plus élevée prédominent dans les pays où le peuple accepte leurs préceptes comme règles de la vie. Nous voudrions que chacun réalisât que les pouvoirs magiques, c’est-à-dire spirituels, existent dans chacun de nous, et que le petit nombre qui les pratique et qui se sent disposé à les enseigner, fût prêt à payer le prix de la discipline et de la victoire sur soi, exigées pour leur développement.

Nombre d’hommes ont surgi qui ont eu une lueur de la vérité, tout en s’imaginant qu’ils la possédaient tout entière. Ceux-là ont échoué dans le bien qu’ils auraient pu faire et qu’ils ont tenté de faire, parce que la vanité leur a fait mettre leur personnalité en avant, au point qu’elle s’interposait entre leurs sectateurs et la vérité tout entière qui était reléguée à l’arrière- plan. Le monde n’a nul besoin d’une église sectaire, que ce soit celle de Bouddha, de Jésus, de Mahomet, de Swedenborg, de Calvin, ou d’un autre quelconque. Puisqu’il n’y a qu’UNE vérité, l’homme n’a besoin que d’une seule église – le Temple de Dieu en nous, enclos par le mur de matière mais ouvert à tous ceux qui en trouvent le chemin : Ceux qui ont le cœur pur voient Dieu.

La trinité de la nature est la serrure de la magie ; la trinité de l’homme est la clé qui s’y adapte. Dans les solennels parvis du sanctuaire le SUPREME n’a pas de nom et n’en a jamais eu. Ce nom est inconcevable et ne peut être prononcé ; et néanmoins chaque homme trouve son Dieu au- dedans de lui. « Qui est-tu, ô être merveilleux ? » demande l’âme désincarnée dans le Khordah-Avesta, à la porte du Paradis. « Je suis, ô âme tes bonnes et tes pures pensées, tes œuvres et ta bonne loi… ton ange… et ton dieu. « L’homme, ou l’âme, est alors réuni à LUI-MEME, car ce « Fils de Dieu » fait un avec lui ; c’est son propre médiateur, le dieu de son âme humaine et son « Justificateur. » « Comme Dieu ne se révèle pas directement à l’homme, l’esprit est son interprète« , dit Platon dans le Banquet.

Il y a, en outre, de bonnes raisons pour que l’étude de la magie, sauf en ce qui concerne l’ensemble de sa philosophie, soit presque impossible en Europe et en Amérique. La magie étant ce qu’elle est, la plus difficile des sciences à acquérir expérimentalement, son acquisition est pratiquement hors de la portée de la majorité des hommes à peau blanche, que leur effort ait lieu en Europe ou en Orient. Il n’y a probablement pas plus d’un homme de sang européen sur un million qui soit apte, physiquement, moralement ou psychologiquement, à devenir un magicien pratique, et on n’en rencontrerait pas sur dix millions qui serait doué des trois qualités exigées pour ce travail. Les nations civilisées manquent du pouvoir phénoménal d’endurance, tant mental que physique, possédé par les orientaux ; les idiosyncrasies de tempérament qui favorisent les orientaux manquent chez eux. A l’Hindou, l’Arabe, le Tibétain, la perception intuitive des possibilités de forces naturelles occultes, soumises à la volonté humaine a été léguée par héritage ; et chez eux, les sens physiques, de même que les sens spirituels sont beaucoup plus développés et plus subtils que dans les races occidentales. En dépit de la notable différence dans l’épaisseur des crânes européens et hindous du sud, due à l’influence du climat et à l’intensité des rayons solaires, cette différence n’implique aucun principe psychologique. De plus, les difficultés pour l’entraînement, si nous pouvons nous exprimer ainsi, seraient presque insurmontables. Contaminés par des siècles de superstition dogmatique, par un sens de supériorité indéracinable – d’ailleurs tout à fait injustifié – sur ceux que les Anglais nomment avec mépris des « moricaux », l’homme blanc européen ne voudrait pas se soumettre à la tutelle pratique d’un copte, d’un brahmane ou d’un lama. Pour devenir néophyte, il faut être prêt à se consacrer corps et âme à l’étude des sciences mystiques. La magie – maîtresse impérieuse – ne tolère aucune rivale. A l’encontre des autres sciences, la connaissance théorique des formules, en l’absence de capacités mentales ou de pouvoirs de l’âme, n’a aucune valeur en magie. L’esprit doit tenir en sujétion complète la combativité de ce qu’on se plaît à nommer la raison éduquée, jusqu’à ce que les faits soient venus vaincre le froid sophisme de l’homme.

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