CONCLUSIONS ET ILLUSTRATIONS – partie 10
Nous avons habité les prairies de l’Ouest et les steppes infinies de la Russie méridionale ; mais rien ne peut être comparé au silence du crépuscule dans les déserts de sable de Mongolie ; pas même les arides solitudes des déserts d’Afrique, bien que ceux-là soient partiellement habités, tandis que ceux-ci sont absolument privés de vie. Et cependant, l’auteur se trouvait seule avec ce qui n’était rien de mieux qu’un cadavre, étendu sur le sol. Heureusement cela ne dura pas longtemps.
« Mahandû ! » murmura une voix qui paraissait venir des entrailles de la terre, sur laquelle le shaman était étendu. « La paix soit avec toi… que voudrais-tu que je fasse pour toi ? »
Si étonnante que fût la scène, nous ne fûmes pas pris au dépourvu, car nous avions vu d’autres shamans dans des circonstances analogues. « Qui que tu sois », prononçâmes-nous mentalement « va-t-en à K – et fais ton possible pour nous rapporter la pensée de la personne qui est là. Vois ce que fait l’autre personne et dis à *** ce que nous faisons et comment nous sommes situés. »
« Je suis là » ; répondit la même voix. « La vieille dame, (Kokona) (438d) est assise au jardin… elle met ses lunettes et lit une lettre ».
« Vite, dis-moi le contenu de la lettre », ordonnâmes-nous très vite tout en préparant un carnet et un crayon. Le contenu fut répété lentement, comme si, tout en dictant, la présence invisible voulait nous donner le temps d’écrire phonétiquement les mots, car nous avions reconnu le langage Valaque, que nous ne savions pas, en dehors de notre aptitude à en reconnaître les sons. De cette manière une page entière fut remplie.
« Regarde du côté de l’Occident… vers la troisième perche de la yourta », dit le Tartare dans sa voix naturelle, qui semblait sourde, comme si elle venait de loin. « Sa pensée est là. »
Puis avec un soubresaut convulsif, la partie supérieure du corps du Shaman sembla se redresser et sa tête retomba lourdement sur les pieds de l’auteur, qu’il saisit des deux mains. La position était de moins en moins plaisante, mais la curiosité vint en aide à notre courage. Dans un coin occidental de la tente nous vîmes la forme vaporeuse, incertaine mais vivante d’une ancienne amie, une dame roumaine de Valachie, mystique par disposition, quoique n’ayant pas la moindre foi dans les phénomènes occultes.
« Sa pensée est ici, mais son corps est resté là-bas inconscient. Nous n’avons pas pu l’amener », dit la voix.
Nous suppliâmes l’apparition de répondre, mais en vain. Les traits du visage remuèrent et la forme fit un geste de crainte et d’angoisse mais aucun son ne tomba de ses lèvres ; nous crûmes cependant – peut-être n’était-ce qu’un effet de notre imagination – entendre comme venant de loin ces mots en roumain : Non se pote (ce n’est pas possible).
Pendant plus de deux heures, les preuves les plus substantielles et les moins équivoques que l’âme astrale du Shaman voyageait à la requête de notre désir non exprimé, nous avaient été données. Dix mois plus tard, nous reçûmes une lettre de notre amie Valaque en réponse à la nôtre, dans laquelle nous avions inclus la page du carnet, lui demandant ce qu’elle avait fait ce jour-là, et lui donnant une description détaillée de la scène. Elle était assise ce matin-là, écrivait-elle (439d), prosaïquement occupée à faire des confitures ; la lettre qui lui fut envoyée était, mot à mot, la copie d’une lettre de son frère ; tout à coup, conséquence de la grande chaleur, crut-elle, elle s’évanouit, et se rappela distinctement avoir rêvé qu’elle avait vu l’auteur de ces lignes dans un endroit désert qu’elle décrivit très exactement, assise sous une « tente de bohémiens », comme elle le dit. « Désormais, ajouta-t-elle, je ne puis plus douter. »
Mais la preuve de notre expérience fut encore plus concluante. Nous avions prié l’ego intérieur du Shaman de se ‘mettre en rapport avec l’ami mentionné dans ce chapitre, le Kutchi de Lha-Ssa, qui voyage constamment entre cet endroit et l’Inde Anglaise. Nous savons qu’il fut mis au courant de notre situation critique dans le désert ; car quelques heures plus tard l’aide nous vint et nous fûmes secourus par un détachement de vingt-cinq cavaliers, qui avaient été chargés par leur chef de nous trouver à l’endroit où nous étions, endroit qu’aucun homme, doué de pouvoirs ordinaires, n’aurait pu connaître. Le chef de cette escorte était un shaberon, un « adepte » que nous n’avions jamais vu auparavant et que nous n’avons jamais vu depuis, car il ne quitte jamais sa soumay (lamaserie), où nous ne pouvions être admis. Mais c’était un ami personnel du Kutchi.
Ce qui précède n’excitera que l’incrédulité du lecteur ordinaire. Mais nous écrivons pour ceux qui croiront, ceux qui, comme l’auteur, comprennent et connaissent les pouvoirs illimités et les possibilités de l’âme astrale humaine. Dans le cas ci-dessus, nous sommes portés à croire, que dis-je, nous savons, que le « double spirituel » du Shaman n’a pas agi tout seul, car il n’était pas un adepte, mais un simple médium. Suivant une de ses expressions favorites, aussitôt qu’il mettait la pierre dans sa bouche, son « père » apparaissait, le tirait hors de sa peau, l’emmenait à son gré, et lui faisait faire ce qu’il voulait.
Ceux qui ont vu les spectacles, chimiques, optiques, mécaniques et les tours de passe-passe des prestidigitateurs européens, ne verront pas sans étonnement les exhibitions spontanées et exécutées en plein air des jongleurs hindous, pour ne pas parler des fakirs. Nous ne parlons pas des simples tours d’adresse, car Robert Houdin est bien supérieur à eux à cet égard ; nous ne parlerons pas non plus des tours qui peuvent se faire grâce à des compères, qu’il y en ait ou non. Il est très vrai que des voyageurs inexpérimentés, surtout s’ils sont d’humeur imaginative, se laissent aller à de colossales exagérations. Mais ce que nous avons à dire repose sur une classe de phénomènes qu’il est impossible d’expliquer par une quelconque des hypothèses familières. « J’ai vu », dit un monsieur résidant en Inde, « un homme lancer en l’air toute une série de balles numérotées de un à un nombre déterminé. Chaque balle montait en l’air – aucune tromperie ne pouvant avoir lieu à ce sujet – et on la voyait devenir de plus en plus petite, jusqu’à disparaître complètement. Quand toutes eurent été envoyées, vingt ou plus, l’opérateur demandait poliment, laquelle des balles on désirait voir ; il appelait alors le n° 1, le n° 15 et ainsi de suite, suivant la demande des spectateurs, et la balle voulue tombait à leurs pieds, comme si elle avait été violemment projetée depuis un endroit éloigné… Ces hommes sont à peine vêtus et n’ont aucun appareil avec eux. Je leur ai encore vu avaler trois poudres de couleurs différentes, puis rejetant la tête en arrière, les faire descendre avec de l’eau, bue à la manière des indigènes, en un courant continu, d’un lotha, sorte de pot de cuivre qu’ils tiennent à bras tendu au-dessus de la bouche ; ils buvaient ainsi jusqu’à ce que leur estomac enflé ne plût plus contenir une goutte de liquide et que l’eau débordât de leurs lèvres. Puis, après avoir rejeté l’eau par la bouche, ces hommes recrachaient les trois poudres, sur un morceau de papier propre, sèches et sans avoir été mélangées (440d) ».
Les tribus guerrières des Kurdes habitent depuis un temps immémorial la partie orientale de Turquie et de Perse. Ces peuples d’une origine purement indo-européenne, sans une goutte de sang sémite dans les veines, (bien que divers ethnologistes paraissent opter pour le contraire) malgré leur nature de brigands, font cause commune avec le mysticisme des Hindous, et les pratiques des mages assyrio-chaldéens, dont ils ont conquis de vastes territoires, et qu’ils ne veulent pas abandonner, malgré l’opposition de la Turquie, voire même de l’Europe entière (441d). Nominalement mahométans de la secte d’Omar, leurs rites et leurs doctrines sont purement magiques. Même ceux qui sont des chrétiens nestoriens, ne le sont que de nom. Les Kaldanys qui comptent environ cent mille âmes, avec leurs deux patriarches, sont, sans contredit, plutôt des manichéens que des nestoriens. Beaucoup parmi eux sont des Yézids.
Une de ces tribus est connue pour sa prédisposition au culte du feu. Au lever et au coucher du soleil les cavaliers mettent pied à terre, et se tournant vers le soleil, murmurent une prière ; à chaque lune, ils célèbrent, pendant toute la nuit, des rites mystérieux. Une tente est mise à part à cet effet, et l’étoffe de laine, épaisse et noire qui la constitue, est décorée de signes cabalistiques peints en rouge et en jaune vifs. Au centre se trouve une espèce d’autel, entourée de trois cercles de cuivre auxquels sont attachés des anneaux avec des cordes en poil de chameau, que chaque assistant tient dans la main droite pendant la cérémonie. Sur l’autel brûle une curieuse lampe d’argent de forme antique, peut-être une relique trouvée dans les ruines de Persépolis (442d). Cette lampe, avec ses trois mèches, est une tasse ovale munie d’une poignée. C’est évidemment une de ces lampes sépulcrales égyptiennes, qu’on trouvait à profusion dans les souterrains de Memphis, si nous devons en croire Kircher (443d). Elle s’élargit du bord vers le centre et le bord supérieur a la forme d’un cœur ; les ouvertures pour laisser passer les mèches sont disposées en triangle et le centre est couvert par un héliotrope renversé rattaché à une tige gracieusement courbée depuis la poignée de la lampe, cet ornement en indique clairement l’origine. C’était un des vases sacrés utilisés dans le culte du soleil. Les Grecs ont donné son nom à l’héliotrope à cause de la particularité qu’il a de se tourner toujours vers le soleil. Les anciens mages s’en servaient dans leur culte et qui sait si Darius n’a pas lui-même célébré ces rites mystérieux avec sa triple lampe éclairant la face du hiérophante – roi !
Si nous avons parlé de cette lampe, c’est parce qu’une histoire étrange s’y rattache. Ce que font les Kurdes, pendant les rites nocturnes de leur culte lunaire, nous ne le savons que par oui-dire ; car ils le tiennent absolument secret et aucun étranger n’est admis à la cérémonie. Mais chaque tribu considère un vieillard, quelquefois plusieurs, comme de « saints êtres », qui connaissent le passé et peuvent divulguer les secrets de l’avenir. Ils sont fort honorés et on s’adresse généralement à eux pour tous renseignements dans des cas de vol, de meurtres ou de dangers.
Voyageant d’une tribu à l’autre, nous avons passé quelque temps dans la compagnie des Kurdes. Notre but n’étant nullement auto-biographique, nous laisserons de côté tous les détails qui n’ont pas un rapport direct avec quelque fait occulte, et même de ceux-ci nous n’avons pas la place d’en mentionner beaucoup. Nous dirons simplement qu’une selle fort précieuse, un tapis et deux poignards circassiens, richement montés et ciselés en or fin, avaient été volés dans la tente, et les Kurdes, le chef de la tribu en tête étaient venus, prenant Allah à témoin, que le délinquant n’appartenait pas à leur tribu. Nous en étions persuadés, car c’eût été un fait sans précédent parmi ces tribus nomades d’Asie, aussi renommées pour le caractère sacré de l’hospitalité, que pour la désinvolture avec laquelle ils dépouillent leurs hôtes et à l’occasion les assassinent lorsqu’ils ont dépassé les frontières de leur aoûl.
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