CHAPITRE 5 – LE SECRET DE LA FORCE – Section 2
La religion tient un homme à l’écart du sentier, l’empêche de progresser, pour plusieurs raisons très claires. D’abord, elle commet l’erreur vitale de faire une distinction entre le bien et le mal. La Nature ne connait aucune distinction de ce genre ; et les lois morales et sociales qui nous sont assignées par nos religions sont aussi temporaires, et dépendantes de notre mode particulier et de notre forme spéciale d’existence, que le sont les lois morales et sociales des fourmis et des abeilles. Nous sortons de cet état, dans lequel ces choses paraissent définitives, et alors nous les oublions à jamais. On peut aisément le constater si l’on considère qu’un homme aux habitudes et aux idées larges est amené à modifier son code de vie lorsqu’il va habiter parmi un autre peuple. Les gens chez qui il est étranger ont leurs propres croyances religieuses profondément enracinées et leurs convictions héréditaires qu’il ne peut heurter. À moins d’avoir une intelligence odieusement étroite et bornée, il constate que leur forme de loi et d’ordre est aussi bonne que la sienne. Que peut-il faire d’autre alors que d’adapter graduellement sa conduite à leurs règles ? Et puis s’il réside parmi eux de nombreuses années, le contraste frappant de la différence finit par s’atténuer et, en définitive, il oublie où finit leur croyance et où commence la sienne. Et, à ce moment, appartient-il à son propre peuple de conclure qu’il a mal agi, s’il n’a fait de tort à personne et s’il est resté juste ?
Je n’attaque ici ni la loi, ni l’ordre ; je ne parle pas de ces choses avec un mépris inconsidéré. À la place qu’elles occupent elles sont aussi vitales et nécessaires que l’est le code qui régit la vie d’une ruche pour son bon fonctionnement. Ce que je désire souligner, c’est que la loi et l’ordre, en eux-mêmes, sont temporaires et insatisfaisants. Quand l’âme d’un homme quitte son habitat éphémère, l’idée de loi et d’ordre ne l’accompagne pas. Si l’âme est forte, c’est l’extase de l’être vrai et de la vie réelle qui s’en empare, comme le savent bien tous ceux qui ont veillé des mourants. Si l’âme est faible, elle défaille et disparait, vaincue par le premier souffle de la vie nouvelle.
Suis-je trop affirmatif dans mes paroles ? Ceux-là seuls qui vivent dans la vie active du moment présent, qui n’ont pas veillé les morts et les mourants, qui n’ont pas parcouru les champs de bataille et regardé le visage des hommes, à l’heure ultime de l’agonie, me le reprocheront. L’homme fort quitte son corps exultant de bonheur.
Pourquoi ? Parce qu’il n’est plus retenu et que rien ne le fait plus trembler d’hésitation. Au moment étrange de la mort, la délivrance lui a été accordée et, dans une soudaine ivresse de joie, il reconnait que c’est la délivrance. S’il avait eu cette certitude plus tôt, il aurait été un grand sage, un homme qui aurait pu régir le monde, car il aurait eu le pouvoir de se régir lui-même, lui et son propre corps. Cette libération des chaines de la vie ordinaire peut s’obtenir tout aussi facilement durant la vie que par l’effet de la mort. Elle n’exige qu’une conviction suffisamment profonde permettant à l’homme de considérer son corps avec les mêmes émotions que celles qu’il éprouverait en regardant le corps d’un autre homme, ou d’un millier d’hommes. En contemplant un champ de bataille, il est impossible de ressentir l’agonie de tous ceux qui souffrent ; pourquoi alors réaliser votre propre douleur plus intensément que celle d’un autre ? Rassemblez le tout, et envisagez-le d’un point de vue plus large que celui de la vie individuelle. Ressentir avec plus d’acuité votre propre blessure corporelle est une faiblesse due à votre limitation. L’homme développé psychiquement sent la blessure d’un autre aussi fortement que la sienne, et ne sent même pas la sienne s’il est assez fort pour le vouloir. Tous ceux qui ont étudié un peu sérieusement les conditions psychiques savent que c’est là un fait, plus ou moins marqué selon le développement psychique. Dans de nombreux cas, le psychique est plus vivement et égoïstement conscient de sa propre souffrance que de celle d’une autre personne ; mais ce n’est que parce que le développement – remarquable peut-être au point où il en est – n’a atteint encore qu’un certain degré. C’est le pouvoir qui porte l’homme jusqu’au seuil de cette conscience qui est paix profonde et activité vitale.
Il ne peut le conduire plus loin. Mais s’il atteint ce seuil, il est libéré de la domination sinistre de son propre soi. Telle est la première grande délivrance. Considérez les souffrances qui nous viennent de nos expériences et sympathies étroites et limitées. Chacun de nous se tient tout à fait seul, unité solitaire, comme un pygmée dans le monde. Quelle bonne fortune pouvons-nous espérer ? La grande vie du monde tourbillonne autour de nous, et nous sommes en danger, à chaque instant, de nous voir submergés par elle, ou même complètement anéantis. Nous n’avons aucun moyen de défense à lui opposer ; aucune armée ne peut être levée pour lui faire face, parce que, dans cette vie, chaque homme livre son propre combat contre tous les autres hommes, et il n’en est pas deux qui puissent se rallier sous la même bannière. Il n’y a qu’un seul moyen d’échapper à ce terrible danger contre lequel nous bataillons à chaque moment. Faire demi-tour et, au lieu de se dresser contre ces forces, s’y joindre ; devenir un avec la Nature, et marcher aisément sur son sentier. Ne résistez donc pas aux circonstances de la vie, ne vous révoltez pas contre elles, pas plus que les plantes ne se révoltent contre la pluie et le vent. Alors, d’un seul coup, à votre étonnement, vous trouverez que vous avez du temps et de la force en excès à employer dans la grande bataille que tout homme doit inévitablement livrer – celle qui se déroule en lui-même, celle qui conduit à sa propre conquête.
Certains diront peut-être, à sa propre destruction. Et pourquoi ? Parce que, à partir du moment où il commence à gouter la splendide réalité du fait de vivre, il oublie de plus en plus son soi individuel. Il ne combat plus pour celui-ci, ni ne dresse sa force contre la force des autres. Il ne se soucie plus de le défendre ou de le nourrir. Et pourtant, lorsqu’il est ainsi indifférent à son bien-être, le soi individuel croît en force et en robustesse, comme les herbes de la prairie, et les arbres des forêts vierges. Que cela se produise ou non le laisse indifférent. Seulement, si c’est le cas, il dispose d’un instrument précieux à portée de la main ; et dans la mesure même de son indifférence complète à ce sujet, son soi personnel grandit en force et en beauté. Ceci se conçoit facilement : une fleur cultivée dans un jardin devient une image dégénérée d’elle-même si on la néglige ; une plante doit être cultivée au plus haut point, et profiter de tout l’art du jardinier, ou bien alors elle doit rester purement sauvage et inculte, nourrie simplement par la terre et le ciel. Quel intérêt peut présenter un état intermédiaire ? Quelle valeur ou quelle force peut-il y avoir dans une rose de jardin négligée, dont chaque bouton est rongé par un ver ? Car une floraison malsaine et dégénérée ne manque pas de se produire à la suite d’un changement arbitraire de conditions, dû à la négligence de celui qui avait été jusqu’alors la providence de la plante dans son développement artificiel. Mais il existe des plaines battues par les vents où les marguerites poussent drues, avec des coroles aux visages de lune telles qu’aucune culture ne peut en produire. Cultivez donc à l’extrême, sans oublier un pouce de votre jardin, ni la plus humble plante qui y pousse ; n’ayez pas l’orgueil stupide et ne commettez pas l’aimable erreur d’imaginer que vous êtes prêts à pouvoir l’oublier, et le soumettre ainsi aux terribles conséquences des demi-mesures. La plante qu’on arrose aujourd’hui et qu’on oublie demain devra dégénérer et mourir. La plante qui n’attend pas d’autre aide que celle de la Nature mesure ses forces immédiatement et, de deux choses l’une : elle meurt pour être recréée, ou bien elle croît pour donner un grand arbre dont les rameaux remplissent le ciel. Mais ne commettez pas l’erreur des gens religieux et de certains philosophes : ne négligez aucune partie de vous-mêmes, tant que vous la considérez comme étant vous-mêmes. Aussi longtemps que le sol appartient au jardinier, c’est son devoir de s’en occuper ; mais, un jour, il peut être appelé d’un autre pays, ou par la mort elle-même et, en un instant, il n’est plus le jardinier, sa mission cesse : il n’a plus aucun devoir de ce genre. Alors, ses plantes favorites souffrent et meurent, les plus délicates retournant se mêler à la terre. Mais bientôt, la Nature sauvage reprend ses droits et couvre le sol d’herbe drue et d’ivraies géantes, ou y nourrit quelque arbrisseau jusqu’à ce que ses branches ombragent tout le jardin. Prenez garde, et soignez votre jardin à l’extrême, jusqu’au moment où vous pourrez vous effacer complètement et le laisser retourner à la Nature, pour devenir comme la plaine battue des vents où croissent les fleurs sauvages. Et plus tard, si vous passez par là et y jetez un coup d’œil, quoi qu’il soit arrivé, vous n’éprouverez ni regret, ni joie débordante, car vous pourrez dire : « Je suis le sol rocheux, je suis l’arbre géant, je suis les marguerites vigoureuses », indifférents à ce qui fleurit là où s’épanouissaient jadis vos rosiers. Mais vous aurez dû apprendre à étudier les étoiles à certaine fin avant d’oser négliger vos roses et vous permettre de ne pas parfumer l’air de leur senteur cultivée. Vous aurez dû découvrir votre chemin à travers l’air où n’existe aucun sentier et passer de là dans le pur éther ; vous aurez dû vous préparer à soulever la barre de la Porte d’Or.
Cultivez, dis-je, et ne négligez rien. Souvenez-vous seulement, tandis que vous soignez votre jardin et l’arrosez, que vous usurpez impudemment l’œuvre de la Nature elle-même. Ayant usurpé sa tâche, vous devrez la poursuivre, jusqu’au jour où vous aurez atteint un point où elle n’aura plus le pouvoir de vous punir, où vous ne la craindrez plus, mais où vous pourrez hardiment lui rendre ce qui lui appartient. Elle rit sous cape, la mère puissante, vous surveillant d’un regard furtif et moqueur, constamment prête à réduire toute votre œuvre en poussière, si vous lui en donnez seulement l’occasion, si vous tombez dans l’oisiveté et devenez négligents. L’oisiveté est mère de la folie, dans le sens où l’enfant est le père de l’homme. La Nature a posé sur lui sa main immense et écrasé tout l’édifice. Le jardinier et ses rosiers sont également brisés et frappés par la grande tempête que son mouvement a créée ; ils gisent impuissants jusqu’à ce que le sable les recouvre, et qu’ils soient ensevelis dans une solitude désolée. De ce lieu désertique, la Nature elle-même tirera la substance d’une nouvelle création, en employant les cendres de l’homme qui osa l’affronter, avec autant d’indifférence que les feuilles desséchées de ses cultures. Son corps, son âme et son esprit, sont tous également revendiqués par elle.
CHAPITRE 5 – LE SECRET DE LA FORCE – Section 3