CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 6
L’indolence est en fait la malédiction de l’homme. Comme le paysan irlandais et le bohémien sans patrie vivent dans la saleté et la pauvreté, par pure oisiveté, l’homme de ce monde vit, satisfait des plaisirs des sens, pour la même raison. Le fait de boire des vins fins, de se délecter de mets raffinés, d’aimer les brillants spectacles et la belle musique, les belles femmes, et un cadre luxueux – tout cela ne vaut pas mieux pour l’homme cultivé, et n’est pas plus satisfaisant comme but final de jouissance pour lui que ne le sont les amusements grossiers et l’assouvissement de plaisirs de rustre pour l’homme sans culture. Il ne peut y avoir de point final, car la vie, dans toutes ces formes, n’est qu’une immense série de fines nuances ; et celui qui décide de rester stationnaire au point de culture qu’il a atteint, et se plaît à avouer qu’il ne peut aller plus loin, exprime simplement une affirmation arbitraire pour excuser son indolence. Il y a, bien sûr, la possibilité de dire que le bohémien vit heureux dans sa crasse et sa pauvreté, et que, dans ces conditions, il est aussi grand que l’homme le plus cultivé. Mais cela n’est vrai que tant qu’il est ignorant : dès que la lumière pénètre dans le mental obscurci, l’homme tout entier se tourne vers elle. Il en est de même sur un plan plus élevé ; seulement, à ce stade, la difficulté de pénétrer le mental et d’accepter la lumière est plus grande encore. Le paysan irlandais aime son whisky et, tant qu’il peut s’en procurer, il ne se soucie nullement des grandes lois de la morale et de la religion qui sont censées gouverner l’humanité et pousser les hommes à vivre dans la tempérance. Le gourmet raffiné ne recherche que des fumets délicats et des saveurs parfaites ; mais il est aussi aveugle que le plus simple paysan au fait qu’il existe quelque chose au-delà de telles jouissances. Comme le rustre, il est le jouet d’un mirage qui tyrannise son âme, et il s’imagine, ayant une fois gouté une joie sensuelle qui lui plaît, se donner la satisfaction la plus haute par une répétition inlassable jusqu’à arriver finalement à la folie. Le bouquet du vin qu’il aime entre dans son âme et l’empoisonne, ne lui laissant d’autres pensées que celles du désir sensuel ; et il se trouve dans le même état désespéré que l’ivrogne mourant fou. Quel bien l’ivrogne a-t-il obtenu par sa folie ? Aucun, la souffrance a finalement englouti complètement son plaisir et la mort survient mettant fin à son agonie. L’homme subit la peine de mort pour son ignorance persistante d’une loi de la nature, aussi inexorable que celle de la gravitation – une loi qui défend à l’être humain de rester sur place. On ne peut gouter deux fois à la même coupe de plaisir ; la deuxième fois, elle doit contenir soit un grain de poison, soit une goutte d’élixir de vie.
Le même argument est applicable aux plaisirs intellectuels ; la même loi opère. Nous voyons des hommes qui sont la fleur de leur époque au point de vue intellectuel, qui dépassent leurs semblables, et les dominent de cent coudées, et qui finissent par s’enfermer de façon fatale dans une sorte de cage d’écureuil de la pensée où ils s’abandonnent à l’indolence innée de l’âme et commencent à s’illusionner avec la consolation de la répétition. Puis viennent la stérilité mentale et le manque de vitalité, cet état malheureux et décevant dans lequel tombent trop souvent les grands hommes quand l’âge mûr est à peine dépassé. Le feu de la jeunesse, la vigueur du jeune intellect l’emportent sur l’inertie intérieure et portent l’homme à escalader des cimes de la pensée, en remplissant ses poumons mentaux de l’air libre des hauteurs. Mais bientôt la réaction physique se produit, la mécanique physique du cerveau perd son élan puissant et commence à relâcher ses efforts, simplement parce que la jeunesse du corps est finie. Alors, l’homme est assailli par le grand tentateur de la race qui se tient toujours sur l’échelle de la vie, attendant ceux qui parviennent à grimper à ces hauteurs. Il lui verse la goutte de poison dans l’oreille et, dès lors, toute la conscience commence à s’appesantir, et l’homme se trouve épouvanté par la pensée que la vie puisse perdre pour lui toutes ses possibilités. Il redégringole alors sur une plateforme familière d’expérience et y trouve un réconfort à faire vibrer une corde bien connue de passion ou d’émotion. Et trop nombreux sont ceux qui, ayant agi de la sorte, s’attardent en ce point, craignant d’affronter l’inconnu, et se contentent de faire résonner continuellement la corde qui répond le plus aisément. De cette façon, ils conservent la certitude que la vie brule toujours en eux. Mais, en fin de compte, leur sort est semblable à celui du gourmet et de l’ivrogne. La puissance du sortilège diminue de jour en jour, à mesure que la mécanique qui assure la sensation perd de sa vitalité ; et l’homme s’efforce de raviver l’ancienne excitation et ferveur, en frappant la note plus violemment, en étreignant la chose qui le fait sentir, en buvant la coupe empoisonnée jusqu’à la lie fatale. C’est alors qu’il est perdu ; la folie tombe sur son âme, comme elle s’abat sur le corps de l’ivrogne. La vie n’a plus aucun sens pour lui, et il se précipite furieusement dans les abimes de l’aliénation intellectuelle. Un individu de moindre valeur qui tombe dans ce fol égarement lasse l’esprit des autres, en s’accrochant stupidement à une pensée familière et en persistant farouchement dans le ressassement qu’il prétend être le but final. Le voile qui l’entoure est aussi fatal que la mort elle-même, et les hommes qui, dans le passé, étaient à ses pieds, se détournent de lui avec douleur et doivent évoquer ses paroles d’autrefois, pour se souvenir de sa grandeur.
CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 7