1

CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 5

Lorsqu’il semble que la fin et le but soient atteints et que l’homme n’ait plus rien à faire – à ce moment même où il ne parait plus avoir que deux alternatives : manger et boire, et vivre dans son confort, comme le font les bêtes, ou tomber dans le scepticisme qui est la mort – c’est alors, en fait, s’il veut se donner la peine de regarder, que les Portes d’Or sont devant lui. Ayant assimilé parfaitement en lui la culture de son époque, au point d’en être lui-même une incarnation, il est, à ce moment-là, devenu apte à risquer le grand pas qui est une chose absolument possible, bien qu’elle soit tentée par si peu même parmi ceux qui en ont l’aptitude. Si cette tentative est si rare c’est, en partie, parce qu’elle est entourée de difficultés profondes, mais bien plus encore parce que personne ne comprend que c’est là vraiment la voie où l’on doit obtenir le plaisir et la satisfaction.

Il y a certains plaisirs qui attirent chaque individu ; tout homme sait que c’est dans un domaine ou un autre de la sensation qu’il trouve sa plus grande jouissance. Naturellement c’est vers lui qu’il se tourne systématiquement dans la vie, comme l’hélianthe se tourne vers le soleil et le nénufar se penche vers l’onde. Mais, tout le temps, il lutte avec un fait redoutable qui l’opprime jusqu’à l’âme : à peine a-t-il obtenu son plaisir qu’il le perd à nouveau et qu’il doit, une fois de plus, se mettre à sa recherche. Bien plus, il ne l’atteint jamais en réalité, car il le voit s’échapper au dernier moment. Ceci est dû au fait qu’il s’efforce de saisir ce qui est insaisissable, et de satisfaire la faim de sensation de son âme, par un contact avec des objets extérieurs. Comment ce qui est extérieur peut-il donner satisfaction ou même être agréable à l’homme intérieur – cette chose qui règne au-dedans, et n’a pas d’yeux pour la matière, pas de mains pour toucher les objets, pas de sens avec lesquels saisir ce qui est en dehors de son enceinte magique ? Ces barrières enchantées qui l’entourent sont sans limites, car ce régent intérieur est partout ; on peut le découvrir en toute chose vivante, et aucune parcelle de l’univers ne peut être conçue en dehors de lui, si l’on considère cet univers comme un tout cohérent. Et si ce point n’est pas accepté dès le début, il est inutile de se mettre à étudier le sujet de la vie. La vie, en vérité, est privée de sens si elle n’est pas universelle et cohérente, et si nous ne comprenons pas que nous existons par le fait que nous sommes un fragment de ce qui est, et non pas en raison de notre propre être.

Voilà l’un des facteurs les plus importants du développement de l’homme : la reconnaissance, l’admission profonde et complète de la loi d’universelle unité et cohérence. La séparation existant entre les individus, entre les mondes, entre les différents pôles de l’univers et de la vie, l’illusion mentale et physique appelée espace, tout cela est un cauchemar de l’imagination humaine. Tout enfant sait que les cauchemars existent, et qu’ils n’existent que pour tourmenter ; et ce qu’il nous faut acquérir c’est le pouvoir de discerner entre la fantasmagorie du cerveau qui ne concerne que nous-mêmes, et celle de la vie quotidienne, dans laquelle d’autres êtres sont aussi impliqués. Cette règle s’applique aussi au cas plus général. Cela ne regarde que nous si nous vivons dans un cauchemar d’horreur irréelle, si nous nous imaginons être seuls dans l’univers, et capables d’actions indépendantes tant que nos associés sont seulement ceux qui font partie du rêve ; mais lorsque nous désirons parler à ceux qui ont tenté l’expérience des Portes d’Or et les ont ouvertes, il est alors absolument nécessaire – en fait, il est essentiel – d’user de discernement, et de ne pas introduire dans notre vie les confusions de notre sommeil. Si nous le faisons, nous sommes pris pour des fous et nous retombons dans les ténèbres où il n’y a d’autre ami que le chaos. Ce chaos a fait suite à chaque effort de l’homme consigné dans l’histoire ; une fois qu’une civilisation a fleuri, la fleur tombe et meurt, puis l’hiver et l’obscurité la détruisent. Tant que l’homme se refuse à faire l’effort de discernement qui lui permettrait de distinguer entre les formes indistinctes de la nuit et les personnages actifs du jour, ceci doit arriver inévitablement.

Mais si l’homme a le courage de résister à cette tendance réactionnaire, de se tenir fermement sur les cimes qu’il a atteintes et d’avancer le pied pour chercher le pas suivant, pourquoi ne le trouverait-il pas ? Il n’y a rien qui permette de supposer que le sentier s’arrête à un certain endroit, sinon le fait que la tradition l’a dit et que les hommes ont accepté cette affirmation et s’y cramponnent pour justifier leur indolence.

CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 6