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CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 4

Ce que les hommes désirent, c’est trouver le moyen d’échanger la douleur contre le plaisir ; c’est-à-dire découvrir de quelle façon on pourrait régler la conscience pour ne plus éprouver que la sensation la plus agréable. Une telle découverte est-elle possible à force d’exercer la pensée humaine ? Voilà pour le moins une question digne de considération.

Si le mental de l’homme se fixe sur un sujet donné avec une concentration suffisante, il obtient l’illumination tôt ou tard sur ce point. L’individu particulier en qui apparait l’illumination finale est appelé un génie, un inventeur, un être inspiré ; mais il n’est que le couronnement d’un immense travail mental créé par des hommes inconnus autour de lui, et remontant très loin dans la nuit des temps. Sans eux, il n’aurait pas eu la matière dont il s’est servi. Même le poète a besoin de nombreux rimailleurs pour s’alimenter. Il est l’essence du pouvoir poétique de son temps, et des temps qui l’ont précédé. Il est impossible de séparer un individu d’une espèce quelconque du reste de ses semblables.

Par conséquent, si au lieu d’accepter que l’inconnu soit inconnaissable, les hommes tournaient, d’un commun accord, leurs pensées vers lui, ces Portes d’Or ne resteraient pas aussi inexorablement closes. Il n’est besoin que d’une main forte pour les ouvrir. Le courage d’y entrer c’est celui de sonder, sans peur et sans honte, le tréfonds de notre propre nature. La clef qui ouvre ces grandes Portes se trouve dans la partie la plus fine, l’essence, le parfum subtil de l’homme. Et lorsqu’elles s’ouvrent, que découvre-t-on ? Dans le long silence des âges, il arrive que des voix s’élèvent pour répondre à cette question. Ceux qui les ont traversées ont laissé en héritage à leurs semblables des paroles dans lesquelles nous pouvons trouver des indications précises sur ce qui doit être recherché au delà de ces Portes. Mais seuls ceux qui désirent prendre ce chemin lisent le sens caché à l’intérieur des mots. Les savants, ou plutôt les pseudo-savants, parcourent les livres sacrés des diverses nations, la poésie et la philosophie que nous ont laissées les esprits éclairés, et n’y découvrent rien que de très matériel.

L’imagination, embellissant les légendes de la nature, ou exagérant les possibilités psychiques de l’homme, explique à leurs yeux tout ce qu’ils trouvent dans les Bibles de l’humanité.

Mais ce qui est contenu dans chaque mot de ces livres peut être découvert en chacun de nous ; et il est impossible de trouver dans la littérature, ou par quelque autre canal de pensée, ce qui n’existe pas dans l’homme qui se livre à l’étude. Voilà, bien sûr, un fait évident connu de tous ceux qui étudient véritablement. Mais il faut spécialement s’en souvenir en ce qui concerne ce sujet profond et obscur, car les hommes s’imaginent volontiers que rien ne peut exister pour les autres là où eux-mêmes ne perçoivent que le vide.

L’homme qui lit ces livres s’aperçoit bien vite d’une chose : ceux qui l’ont devancé n’ont nullement constaté que les Portes d’Or menaient à l’oubli. Au contraire, passé ce seuil, la sensation devient réelle pour la première fois. Mais elle est d’un ordre nouveau, d’un ordre qui nous est à présent inconnu, et impossible à apprécier, à moins de posséder quelque indice suggestif sur son caractère. Sans aucun doute, un tel indice ne manquera pas d’apparaitre au chercheur qui voudra bien se donner la peine de parcourir toute la littérature accessible. Il existe des livres et des manuscrits mystiques qui restent inaccessibles, simplement parce que personne n’est à même d’en lire la première page : telle est la conviction à laquelle arrivent tous ceux qui ont étudié suffisamment le sujet. Car il doit y avoir, d’un bout à l’autre, la ligne continue ; nous la voyons aller de l’ignorance profonde jusqu’à l’intelligence et la sagesse ; il est tout naturel qu’elle s’élève ensuite à la connaissance intuitive et à l’inspiration. Nous possédons quelques rares fragments de ces grands dons de l’homme ; où se trouve donc le grand tout dont ils forment une partie ? Il est caché derrière le voile mince et pourtant apparemment infranchissable qui nous le dissimule comme il nous a caché toute science, tout art, tout pouvoir de l’homme jusqu’au moment où ce dernier a eu le courage de déchirer le frêle obstacle. Ce courage ne peut naitre que de la conviction. Dès que l’homme croit que la chose qu’il désire existe, il l’obtient à tout prix. La difficulté, dans ce cas, réside dans l’incrédulité de l’homme. Il faut éveiller un grand courant de pensée et d’attention si l’on veut se tourner vers la région inconnue de la nature de l’homme pour en ouvrir les portes et en explorer les grandioses perspectives.

Tous ceux qui se sont posés la triste question du dix-neuvième siècle – « la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? » – doivent admettre que cette tentative mérite d’être faite, quel qu’en soit le risque. Sans doute suffit-il d’aiguillonner l’homme vers un nouvel effort, avec l’idée qu’au-delà de la civilisation, de la culture intellectuelle, de l’art et de la perfection mécanique, il y a un autre portail nouveau donnant accès aux réalités de la vie.

CHAPITRE 1 – LA RECHERCHE DU PLAISIR – Section 5