AVANT QUE LA VOIX PUISSE PARLER EN LA PRÉSENCE DES MAITRES
La parole est le pouvoir de communiquer avec autrui ; l’entrée dans la vie active est marquée par son acquisition.
Et maintenant, avant d’aller plus loin, permettez-moi d’expliquer un peu la manière dont sont disposées les règles énoncées dans La Lumière sur le Sentier. Les sept premières règles numérotées sont les subdivisions des deux premières qui ne portent pas de numéro, et dont je viens de parler dans les pages précédentes. Les règles numérotées tendent simplement à rendre plus intelligibles les règles non numérotées.
De la huitième à la quinzième, ces règles numérotées concernent la règle non numérotée ci-dessus, et qui est maintenant le sujet que j’aborde.
Comme je l’ai dit, ces règles sont écrites pour tous les disciples, mais pour eux seuls ; elles n’ont d’intérêt pour aucune autre personne. Je compte donc que nul autre ne prendra la peine de lire plus loin ces commentaires. Les deux premières règles contiennent tout ce qu’il importe de savoir sur cette partie de l’effort qui exige du chirurgien l’emploi du bistouri. Mais le disciple doit s’attaquer au serpent, son moi inférieur, sans aide ; supprimer ses passions et émotions humaines par la force de sa volonté. Il ne peut demander l’assistance d’un Maître que lorsque ceci est accompli ou, en tout cas, partiellement réalisé. Autrement les portes et fenêtres de son âme tachées, obturées, resteront opaques et ne laisseront passer aucun savoir. Je ne me propose pas de dire, dans ces pages, comment un homme doit se comporter vis-à-vis de son âme ; je communique simplement au disciple : le savoir. Que je n’écrive pas, même maintenant, pour qu’il soit possible à tout venant de me lire, cela est dû aux immuables lois de la super-nature qui m’en empêchent.
Les quatre règles que j’ai transcrites pour ceux qui, en Occident, désirent étudier, sont, comme je l’ai dit, écrites dans l’antichambre de toute Fraternité vivante ou morte, ou encore de tout Ordre à venir. Quand je parle d’une Fraternité ou d’un Ordre, je n’ai pas en vue une formation arbitraire – établie par des érudits et des intellectuels – mais bien une chose réelle existant dans la super-nature, un stade du développement vers le Dieu ou le Bien absolu. Durant ce développement, le disciple rencontre l’harmonie, le pur savoir, la vérité pure, à des degrés divers ; et, à mesure qu’il atteint ces degrés il constate qu’il est devenu une partie de ce qu’on pourrait décrire – grossièrement sans doute – comme un niveau ou degré de la conscience humaine. Il rencontre ses égaux, hommes parvenus au même caractère désintéressé que lui, et son association avec eux devient permanente et indissoluble, parce qu’elle est fondée sur une ressemblance vitale de nature. Il leur est attaché par des vœux qu’il n’a pas besoin d’exprimer sous la forme de mots ordinaires. Ceci est un aspect de ce que j’entends par une Fraternité.
Si les premières règles sont conquises, le disciple se trouve debout sur le seuil. Puis si sa volonté est suffisamment forte, il acquiert le pouvoir de la parole : pouvoir double, car maintenant tout en avançant, il entre dans un état d’épanouissement où chaque bouton qui s’ouvre lance au-dehors ses divers rayons ou pétales. Pour que le disciple exerce son nouveau don, il faut qu’il l’utilise selon son double caractère. Il trouve en lui-même le pouvoir de parler en la présence des Maîtres, autrement dit : il a le droit d’exiger le contact avec l’élément le plus divin de l’état de conscience dans lequel il vient d’entrer. Mais il va se trouver contraint, de par la nature de sa position, à agir de deux manières à la fois. Il ne peut pas élever sa voix jusqu’aux hauteurs où se tiennent les Dieux, tant qu’il n’a pas pénétré dans les profondeurs où leur lumière ne brille jamais. Il est entré dans l’étreinte d’une loi de fer. S’il demande à devenir un néophyte, il devient aussitôt un serviteur. Toutefois son service est sublime, ne fût-ce que par le caractère de ceux qui le partagent. Car, les Maîtres sont aussi des serviteurs ; ils servent et ne réclament leur récompense que plus tard. Une partie de leur service consiste à permettre que leur savoir touche le disciple, dont le premier acte de service doit être de donner à son tour un peu de ce savoir à ceux qui ne sont pas encore capables de se tenir là où il se tient. Ce n’est pas là une décision arbitraire prise par un Maître ou un Instructeur ou quelque autre personne, toute divine soit-elle. Ceci est une loi de cette vie même dans laquelle le disciple s’est engagé.
C’est aussi pourquoi, il était inscrit sur la porte des Loges de l’ancienne Fraternité Égyptienne: « Le travailleur est digne de son salaire« .
« Demandez, et vous recevrez », résonne comme quelque chose de trop facile et de trop simple pour être croyable. Mais le disciple ne peut pas « demander » au sens secret où le mot est employé dans ce traité ; il ne le peut pas jusqu’à ce qu’il ait le pouvoir d’aider les autres.
Pourquoi en est-il ainsi ? Cet exposé a-t-il un son trop dogmatique ?
Est-il vraiment trop dogmatique de dire que l’homme doit avoir un sol ferme sous ses pieds avant de pouvoir sauter ? Le principe est le même. Si l’aide est donnée, si le travail est fait, il y aura alors un droit réel, non réclamation personnelle d’un salaire – comme nous pourrions peut-être l’appeler – mais revendication au nom d’une identité de nature. Ceux qui sont divins donnent ; aussi demandent-ils que vous donniez avant d’être des leurs.
Cette loi se découvre aussitôt que le disciple tente de parler. Car le langage est un don qui n’est concédé qu’au disciple de la puissance et du savoir. Le spirite pénètre bien dans le monde psychique-astral, mais il n’y trouve aucune parole sûre, à moins que tout de suite il en ait revendiqué le privilège et qu’il ne continue dans cette voie. S’il s’intéresse aux « phénomènes », c’est-à-dire aux simples particularités et événements de la vie astrale, il ne pénètre pas dans le rayon direct de la pensée ou du but ; il existe simplement dans le monde astral et s’y amuse, comme il a existé et s’est amusé dans le monde physique. Il y a certainement une ou deux leçons très simples, que peut lui enseigner le psychique-astral, exactement comme il y a quelques simples leçons que la vie matérielle et intellectuelle peut lui enseigner. Et il faut que ces leçons-là soient apprises ; l’homme qui se propose d’embrasser la vie de disciple sans avoir appris les premières leçons élémentaires souffrira toujours de son ignorance. Ces leçons sont vitales et doivent être étudiées d’une manière vitale, expérimentées jusqu’au fond et à maintes reprises, afin que chaque partie de l’être en ait été pénétrée.
Revenons à notre sujet. En revendiquant le pouvoir de la parole, ainsi qu’on l’appelle, le néophyte implore le Grand Être qui se tient à la tête du rayon du savoir où il vient d’entrer, Celui qui a le pouvoir de lui servir de guide. Quand le disciple lance son appel, sa voix est renvoyée par la puissance dont il s’est approché et retentit jusqu’aux plus profonds retranchements de l’ignorance humaine. D’une manière un peu confuse et défigurée se transmet le message qu’il existe un savoir, et une puissance bienfaisante qui enseigne, et ce message est communiqué à tous les hommes qui veulent bien l’écouter. Aucun disciple ne peut franchir le seuil sans communiquer ce message et sans en laisser, d’une façon ou d’une autre, une trace durable.
Il reste frappé d’horreur, en voyant la manière imparfaite et inexperte dont il s’est acquitté de ce devoir ; il lui vient dès lors le désir de s’en acquitter mieux, et avec ce désir d’aider ainsi les autres la puissance lui vient car, c’est un désir pur qui naît en lui ; il ne peut gagner ni influence, ni gloire, ni récompense personnelle en le réalisant. C’est pourquoi il obtient le pouvoir de le réaliser.
L’histoire de tout le passé, aussi loin que nous pouvons la faire remonter, montre très clairement qu’il n’y a ni influence, ni gloire, ni récompense à obtenir par cette première tâche confiée au néophyte. Les mystiques ont toujours été raillés et les prophètes discrédités ; ceux qui avaient en plus le pouvoir de l’intellect ont laissé à la postérité des témoignages écrits, qui sont jugés, par la plupart des hommes, insensés et chimériques, même alors que la parole de ces auteurs a l’avantage de nous parvenir du fond d’un passé très lointain. Le disciple qui entreprend sa tâche, en espérant secrètement que la renommée et le succès le feront apparaître aux yeux du monde comme un Instructeur et un Apôtre, celui-là, dis-je, tombe avant même d’avoir débuté dans son œuvre et son hypocrisie cachée emprisonne son âme et l’âme de ceux qu’il instruit. Il s’adore en secret lui-même et cette pratique idolâtre ne peut qu’amener ses conséquences.
Le disciple qui a conquis le pouvoir d’entrer et qui est assez fort pour franchir toutes les barrières, s’oubliera complètement, lorsque le divin message parviendra à son esprit, dans la nouvelle conscience qui lui échoit. Si ce sublime contact peut réellement l’éveiller à l’action, il s’associe au divin par son désir de donner plutôt que de prendre, par sa volonté d’aider plutôt que d’être aidé, par sa résolution de donner à manger à l’affamé plutôt que de prendre pour lui-même la manne du ciel. Sa nature se transforme et l’égoïsme, qui guide les actions des hommes dans la vie ordinaire, l’abandonne soudainement.
LA LUMIÈRE SUR LE SENTIER - COMMENTAIRE 3 - HILARION